Nous avons insisté à quelques
reprises au cours des dernières années (Larivée,
1995, 1996, 1999, 2002) sur l'importance pour les intervenants psychosociaux de
baser leurs interventions sur des théories scientifiquement éprouvées. Cette
nécessité est d'autant plus impérative qu'elle constitue une exigence des codes
de déontologie de la plupart des professions en sciences humaines. Nous avons,
à ces occasions, présenté la psychanalyse à titre d'exemple de théorie non
scientifique et particulièrement imperméable à la critique. Pourtant, la fin du
XXè siècle a fourni moult occasions au
paradigme psychanalytique de réajuster son tir. En effet, pas moins de
soixante-dix-huit ouvrages, sans compter les centaines d'articles, ont contesté
depuis 1970 tant le caractère scientifique de la théorie psychanalytique que la
pertinence de sa pratique, sinon l'efficacité de sa thérapeutique (voir Annexe
1). Or, sauf erreur, les défenseurs de la psychanalyse n'ont pas cru bon de
réfuter les faits et les arguments présentés dans ces ouvrages.
Nous profitons de
la parution récente d'un livre de Jacques Bénesteau
(2002), crûment intitulé Mensonges freudiens. Histoire d'une désinfomation séculaire pour montrer que les mêmes
critiques sont toujours d'actualité au seuil du nouveau siècle. L'extrait
suivant de la 4e de couverture, annonce bien le caractère
dévastateur de l'ouvrage.
Certaines impostures du freudisme
ont déjà, depuis longtemps, été dénoncées. Mais depuis un quart de siècle, de
nombreuses études historiques fouillées accumulent les données accablantes et
dénoncent ce qui apparaît de plus en plus comme une invention mensongère, voire
une escroquerie, et en tout cas comme une prodigieuse rhétorique de désinfomation.
Les procédés mis en œuvre remontent
au héros fondateur lui-même, sa fabrication de la psychanalyse. Sigmund Freud
fut d'emblée un expert qui inventa des patients, une étiologie, et de prétendus
effets thérapeutiques. Pas un seul cas traité par Freud n'a été guéri ni même
amélioré par sa méthode, et tous furent des faillites qu'il érigea en victoires
pour l'édification de ses fidèles et la manipulation de ses admirateurs. Ses
successeurs ont fait leurs ces procédés, n'exhibant guère de preuves de leurs
réussites, tout en tenant avec assurance des discours théoriques fermés à la
critique. Solidement organisés en réseaux autoprotecteurs,
les psychanalystes se sont solidairement ingéniés à maintenir leur pouvoir et
leur mystique, n'hésitant pas à recourir à d'abondantes falsifications
S'appuyant sur les multiples sources
curieusement encore inaccessibles en français, ce « Livre noir du Freudisme »,
dans une synthèse iconoclaste, dévoile au grand public des informations et des
points de vue nouveaux sur l'état réel du freudisme après un siècle
d'existence.
Les seize chapitres de l'ouvrage,
regroupés en trois parties, permettent au lecteur de saisir les rouages qui ont
conduit à l'édification sociale du mythe freudien : dissimulation de
l'information, suppression des preuves, falsifications, transformation des
échecs en réussites. Après quoi, il ne restait qu'à fabriquer « un passé
conforme à l'idée que l'on veut insérer dans le présent » (p. 11). Ce qui fut
fait.
L'étude critique de Bénesteau non seulement dénonce le manque de rigueur de la
méthodologie freudienne, mais juge également de la mauvaise foi de Freud, d'où
le titre corrosif de l'ouvrage. Le thème central de Bénesteau
tourne autour de la désinformation délibérée à laquelle les freudiens et Freud
lui-même se sont livrés, même du vivant de ce dernier. Désinformation qui
perdure à travers la censure persistante des sources de données et la vigie
exercée par les cerbères de la documentation freudienne qui bloquent encore
l'accès aux archives. Il n'en faut pas plus pour conclure à la dissimulation de
la vérité sur les multiples présumées bourdes,
malhonnêtetés et même attitudes freudiennes carrément frauduleuses. Bénesteau ne manque pas de pointer du doigt au passage quelques-uns
des plus illustres successeurs de Freud, dont Lacan, Jung et Bettelheim qui, de
toute évidence, ont bien appris certaines leçons du
fondateur de la psychanalyse.
Les
premiers chapitres adoptent un ton carrément pamphlétaire, alors que dans la seconde
partie de l'ouvrage le ton est plus sobre et l'analyse des sources disponibles
plus rigoureuse. Les nombreux sobriquets dont Bénesteau
affuble Freud (Freud-le père, Herr Professor, Sigmund, le Viennois, le Héros, le Professeur,
le Grand Timonier, le Maître, le Chef, le Parrain, le Grand Inquisiteur, le
calife, le grand vizir, le Maître des Anneaux et tutti quanti) ne jouent
pas, hélas!, en faveur de la crédibilité des propos qui, pourtant, ne manquent
pas d'éléments convaincants. Cette surenchère s'amenuise toutefois au fur et à
mesure qu'on entre dans le sujet. Tout d'abord, Bénesteau
s'indigne à bon droit de l'embargo mis sur les archives freudiennes, dont les
contenus seraient indispensables à l'historien et au scientifique soucieux de
vérifier la démarche freudienne et de tester la solidité des assises de sa
théorie et de sa pratique. L'exemple typique tient dans l'expurgation
scandaleuse des lettres à Fliess, partiellement réparée depuis, et d'autres
tromperies ou maquillages de la part de Freud. Les fautes professionnelles
elles-mêmes seraient légion et toujours niées, camouflées ou projetées sur
d'autres, parfois sur les victimes. Par exemple, que Fliess ait influencé Freud
(ou l'inverse) ne pose guère problème, mais que Freud attribue ses erreurs de
jeunesse à l'influence fliessienne, quitte à
s'approprier les bons coups de son ami, ne brille pas de sens éthique.
« [Freud] est du
début à la fin parfaitement conscient de l'inefficacité thérapeutique de son
procédé » écrit Bénesteau (p. 222). À la décharge de
Freud, rappelons qu'il était un théoricien et qu'il n'a jamais réellement nié
que la cure ne l'intéressait pas vraiment. Bénesteau enfonce donc ici une porte ouverte. Freud
cherchait à comprendre, non à guérir. Quand Bénesteau,
à l'instar de plusieurs autres critiques, prétend que la psychanalyse n'a
jamais guéri personne, il a peut-être raison. Freud a malheureusement et
possiblement frauduleusement parlé de ses « guérisons ». En fait, Freud voulait
avant tout percer l'énigme du déterminisme psychique. L'éventuelle guérison
n'était qu'un sous-produit, désiré peut-être, mais accessoire. En revanche, la
liste des « catastrophes » thérapeutiques est longue : Tausk,
Frink, Emma Eckstein, Fleischl et tant d'autres, sans compter les cas classiques.
de Dora, du petit Hans et de l'Homme aux loups qu'une
analyse historique et un follow-up permettraient
d'ajouter sans l'ombre d'un doute à la liste des victimes d'une pratique
« qui n'a jamais guéri une seule personne », mais qui laissa plutôt dans son sillon
une longue liste de morts-vivants et/ou de suicidés. Ainsi, avant la Seconde
Guerre Mondiale, plus d'une vingtaine de psychanalystes, dûment analysés par
Freud lui-même, se seraient suicidés. L'écart entre le nombre de suicides parmi
la population adulte de l'Europe centrale à cette époque (20/100,000) et le
nombre de suicides chez les psychanalystes (20/350) constitue, selon Bénesteau, « une anomalie épidémiologique fort inquiétante
» (p. 62). Il semble que la tendance se poursuive si on se fie au propos de Chiland (1980) : « Les suicides sont fréquents dans l'École
Freudienne de Paris » (p. 2), fondée par Lacan en 1964.
Répétons-le,
Bénesteau donne parfois l'impression de défoncer des
portes ouvertes par Freud lui-même. Par exemple, certaines de ses critiques
recoupent de candides aveux de la part de Freud qui, en cela, se montre
probablement plus honnête que certains de ses disciples. Entre autres choses,
contrairement à ce que laisse entendre Bénesteau,
Freud ne confondait pas vérité historique et vérité psychique. Souvent, dans
ses lettres à Fliess, puis dans son article sur les « souvenirs écrans » et
finalement dans le texte sur « les constructions dans l'analyse », il indique
clairement que l'interprétation (du présumé passé du patient) n'a rien à voir
avec la réalité historique ou factuelle. Également, Freud n'a jamais nié la
grande proximité de sa méthode avec la suggestion. Au contraire, de la
suggestion hypnotique, il est parvenu à l'interprétation suggestive, ce qui,
selon son propre aveu, ne représente pas un si long chemin.
Bénesteau reprend rigoureusement la thèse de Thornton : « Freud comme cocaïnomane ». En fait,
il se fait montre beaucoup plus convaincant en ce qu'il appuie ses assertions
sur de nombreux aveux de Freud lui-même. Néanmoins cette cocaïnomanie du personage ne constitue pas un argument valable pour
disqualifier son œuvre; elle sert plutôt le projet de disqualifier l'homme
Freud, ce qui est évidemment une autre chose.
S'il
est vrai que la psychologie expérimentale a elle aussi pris naissance à la fin
du XIXe siècle avec, entre autres, Wundt, Bénesteau
semble observer l'émergence de la théorie freudienne avec les lunettes d'un
scientifique contemporain. Il évacue ainsi totalement le Zeitgeist
d'une partie des sciences humaines de la vieille Europe de cette époque. Il
n'était pas rare que les « pionniers » flirtent avec les cas uniques, les
preuves anecdotiques, les constructions impressionnistes ou « de salon », les
points de vue idéologiques et autres éléments para-scientifiques. Il est vrai
toutefois que la psychanalyse a fait de telles pratiques une véritable «
culture ».
Que
Freud ait eu des intuitions relativement au déterminisme psychique et qu'il en
ait tiré une théorie, soit, mais ladite théorie manque de faits. De plus,
l'absence d'une rigueur minimale disqualifie ses méthodes d'investigation du
point de vue scientifique. Concédons toutefois que Freud semblait malgré tout à
la recherche de faits, au point même de les inventer. Les psychanalystes
d'aujourd'hui semblent beaucoup moins intéressés aux faits que le fondateur de
leur paradigme, obnubilés qu'ils sont par l'intersubjectivité, celle-ci étant
invérifiable et à l'abri de toute intervention critique puisque le seul outil
d'évaluation est pour eux l'analyse elle-même. Or l'analyse n'est pas testable.
Aujourd'hui, les psychanalystes ne cherchent plus de faits; ils n'en inventent
pas non plus : ils s'installent à demeure dans le discours. L'adage selon
lequel « l'interprétation est toujours plus vraie que les faits » est
malheureusement plus vrai que jamais! Ainsi, les lacaniens excellent-ils à
manier les jeux de langage au détriment de l'observation et de
l'expérimentation. Ils ont ainsi réussi à convaincre à peu près tout le monde
que la psychanalyse détient les clés de l'interprétation de tous les troubles
psychologiques. Ce tour de force est d'autant plus pernicieux qu'aucun cas de
clinique psychanalytique n'a été publié par Lacan, selon Bénesteau
(p. 318), et que les interprétations psychanalytiques n'obéissent à aucune
règle empiriquement vérifiable. En évitant de se soumettre au verdict des
faits, ils peuvent ainsi triturer à qui mieux mieux
les concepts pour imprimer à leur discours une apparence de cohérence
théorique.
Si
chères aux psychanalystes, les constructions interprétatives, conceptualisées
dans l'intersubjectivité, permettent alors de faire « flèche de tout bois » :
l'analyste peut ainsi donner du sens (le sien) à ce qui, au départ, ne semble
pas en avoir. Qu'un même fait entraîne deux interprétations différentes ne
dérange guère les psychanalystes. Il faut admettre à cet égard que Freud a bien
tracé la voie par les étranges entourloupettes dont regorge, par exemple, son Léonard.
Le
scientifique moderne s'insurge à bon droit contre cette manière de produire des
prétendues connaissances. Pour les psychanalystes, au contraire, ces
inconsistances et ces incohérences constituent la norme : la réalité est
intersubjective. Sokal et Bricmont
(1997) ont d'ailleurs dénoncé les intellectuels français du courant postmoderne
qui logent à cette enseigne (voir Larivée, 1999, sur
« L'affaire Sokal »). La large audience de la
psychanalyse tient probablement aussi à un autre tour de force non moins
suspect : répandre sa façon de voir en empruntant une part de son vocabulaire à
la vie quotidienne tout en réservant aux initiés le sens profond mais néanmoins
arbitraire des textes fondateurs. Les écrits lacaniens représentent à ce titre
une perle rare : on ne peut les pénétrer qu'à l'aide d'une véritable herméneutique
dont seuls quelques élus détiennent la clé. De plus, peu soucieux du fait qu'un
mot se révèle d'autant plus pauvre en informations qu'il est riche de sens
divers, les psychanalystes en consacrent certains auxquels ils attribuent de
multiples significations augmentant ainsi une confusion dont ils restent
évidemment les seuls à pouvoir élucider. Leurs jeux d'homonymes, leur manie des
termes allemands cités inutilement, la surenchère des guillemets et l'abus de
majuscules (par exemple : l'Autre, le Sujet) accentuent le caractère
impénétrable de leur savoir singulier, sinon impérialiste ou, pire, ésotérique.
Citant Crews à propos de la démarche freudienne, Bénesteau signale que « si
un scientifique se comportait de cette façon aujourd'hui, il serait bien entendu
renvoyé de son travail, perdrait ses fonds de recherche et serait déshonoré
pour le restant de ses jours ». Bénesteau et Crews ont raison, mais si, à la limite, on peut pardonner
aux chercheurs en phase exploratoire, on devrait être beaucoup plus sévère pour
ceux qui, actuellement, ne jurent que par le paradigme psychanalytique –théorie et pratique– et exercent dans
certains milieux une véritable dictature sur les sciences humaines. Si « la
cause freudienne» avait des allures doctrinaires au début du vingtième siècle,
on peut le déplorer, mais on peut le comprendre. Qu'aujourd'hui, la
psychanalyse s'apparente toujours à un mouvement sectaire intégriste, cela
relève davantage du scandale épistémologique. « La psychanalyse est La vérité
même et en discuter, simplement en douter, est encore aujourd'hui du domaine de
l'inimaginable ou du blasphème » (p. 342).
En
fait, à l'instar des mouvements religieux, la communauté psychanalytique s'est
toujours efforcée de protéger ses dogmes plutôt que de contribuer à leur
vérification. Ainsi, en réponse à une question sur la nature de la clinique
psychanalytique, Lacan (1977) écrit :
« Ce n'est pas compliqué. Elle a une
base. C'est ce qu'on dit dans une psychanalyse. En principe, on se propose de
dire n'importe quoi, mais pas de n'importe où- de ce que j'appellerai pour ce
soir le direvent analytique … On peut aussi se
vanter, se vanter de la liberté d'association, ainsi nommée (…). Évidemment, je
ne suis pas chaud-chaud pour dire quand on fait de la psychanalyse, on sait où
on va. La psychanalyse, comme toutes les autres activités humaines, participe
incontestablement de l'abus. On fait comme si on savait quelque chose » (p. 7
et 10). De tels jeux de langage frisent l'abus de pouvoir et, dans certains
cas, octroient au parleur une position de dominance irréfutable fondée sur le
pur dogmatisme. D'ailleurs, Lacan n'hésite pas à proclamer son infaillibilité.
« Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n'y arrive
pas. La dire toute, c'est impossible, matériellement : les mots y manquent (…).
À le dire crûment, vous savez que j'ai réponse à tout, moyennant quoi vous me
prêtez la question : vous vous fiez au proverbe qu'on ne prête qu'au riche.
Avec raison » (Lacan, 1973, p. 9 et 47).
Les
effets pervers d'une telle attitude n'échappent à personne. Les disciples
perdent tout sens critique et laissent au maître seul le soin de trancher entre
le vrai et le faux, dût-il se contredire. Par exemple, Roustang
(1976) avoue que « Lacan peut affirmer n'importe quoi, et même le contraire, on
y adhère sans délai. Durant quinze jours le bruit a couru que la forclusion
était réversible car, de très bonne source, le sachant l'avait dit : donc, tout
le monde le croyait. Passé ce délai, les mêmes très bonnes sources devaient
faire savoir qu'il n'en était rien : le même tout le monde crut qu'il n'en
était donc rien et que la forclusion n'était pas réversible » (p. 49).
Cet
extrait montre en outre l'hermétisme des textes lacaniens, qui devient ni plus
ni moins une méthode de manipulation pour des adorateurs captifs en attente
d'une illumination ou de la solution éventuelle d'un profond mystère. Qui plus
est, dans les célèbres Écrits de Lacan, on ne trouve aucune référence,
sinon quelques citations en notes infrapaginales, car
les repères extérieurs sont inutiles au psychanalyste « qui ne s'autorise que
de lui-même » (p. 319).
Qu'un
chercheur modifie ses théories ou effectue un changement de cap, on prendra
habituellement la chose pour un signe d'ouverture, de souplesse, d'honnêteté.
Mais que penser des incessants remaniements théoriques de Freud? Ne sommes-nous
pas plutôt en présence de changements dans les conceptions personnelles pour
mieux rendre compte de certains échecs thérapeutiques que de renoncements
théoriques à la suite de réfutations? Sauf erreur, les modifications
introduites par Freud ne sont pas fondées sur des critères clairs, rigoureux et
dûment énoncés en fonction de changements théoriques jugés nécessaires, mais
elles reposent sur l'arbitraire. Sulloway (1981) et Scharnberg (1993a, b) ont même montré que le moteur des
nombreux remaniements de la théorie freudienne tenait plus de la passion
personnelle pour de nouvelles idées – ce qui est tout de même intéressant, bien
sûr – que de la considération d'observations incompatibles avec la théorie
alors en place. Chez Lacan, situation encore plus perverse, la théorie n'est
venue qu'après coup pour justifier la pratique et non pour la fonder. Selon
Colette Chiland (1980), une grande dame de la
psychanalyse française, « personne ne conteste plus la pratique
"pervertie" de Lacan (séances de durée variable, souvent très
courtes, se déroulent dans des circonstances particulières, manipulation du
transfert, etc.) » (p. 2). Et comme s'il fallait en rajouter, « Lacan a tenté
de dissimuler cette pratique » (p. 2).
Les
comportements reprochés à Freud et à ceux qui entretiennent son mythe
concernent tout aussi bien Jung. Par exemple, Bénesteau
montre que, contrairement à ce qui est encore souvent véhiculé, la correspondance
publiée de Freud avec Jung comporte des coupures. Par ailleurs, dans les
hagiographies[1]
de Jung, on n'a conservé que ce qui alimentait le culte jungien et on a écarté
les pistes susceptibles de mettre à jour des dévoilements suspects. Et Bénesteau s'interroge « Que fallait-il soustraire ici »?
(p. 90). On voulait par exemple, suggère l'auteur, dissimuler les
falsifications et les trucages de Jung, son exploitation des femmes, des
névrosés crédules ou des familles fortunées; il fallait camoufler ses
accointances avec l'occultisme, le spiritisme, l'alchimie, la graphologie,
sinon ses visions de soucoupes volante, ses expériences de poltergeist (ou esprit frappeur), de divination
astrologique et de prémonition onirique, ou ses entretiens avec les ancêtres ou
les croisés morts en pèlerinage, enfin son admiration de la secte des
rose-croix et de la franc-maçonnerie.
On pourrait
objecter que les expériences ésotériques de Jung constituent un épisode de
l'histoire des sciences et coïncident en quelque sorte avec les écarts
intellectuels de son époque. Si tel était le cas, pourquoi ne pas les présenter
comme telles ? Or, non seulement ce n'est pas le cas, mais on continue de
diffuser les idées jungiennes et de faire de la « recherche » dans cette
perspective comme en témoigne un mémoire de maîtrise en philosophie basé sur le
principe de synchronicité développé par Jung (Beaubien, 1994) et dont l'un de nous rendait compte
récemment (Larivée, 2002).
Le cas de Bettelheim à titre
d'illustration du pouvoir dissociatif du freudisme est tout à fait fascinant.
De son vivant, du moins dans la francophonie, Bettelheim s'est vu carrément
adulé. À la suite de son suicide en 1990, d'anciens patients sont sortis de
l'ombre pour dénoncer les méthodes que lui-même proscrivait, dont le recours à
la violence physique dans son activité thérapeutique et le terrorisme à l'égard
de ses collaborateurs, au cours des trente années passées à l'école
orthogénique de Chicago.
La
critique de Bénesteau concernant la vie et l'œuvre de
Bettelheim est fondée principalement sur deux enquêtes biographiques qui
mettent en évidence son double caractère mythomane et mystificateur (voir
Pollock, 1997; Roazen, 1992) .
Cinq éléments illustrent ce constat.
Premièrement,
Bettelheim se présente comme un héros de la résistance juive. Incarcéré pendant
dix mois et demi à Dachau, puis à Buchenwald, il aurait mené 1 500 interviews
de prisonniers. Suite à une publication sur le sujet en 1943, reprise en 1960
dans son ouvrage The informed
heart (Le cœur conscient), il s'est en
quelque sorte auto-proclamé expert des conditions extrêmes. Or, pour
interroger 1 500 prisonniers en dix mois et demi, il aurait fallu mener environ
cinq interviews par jour, ce qui, compte tenu des conditions de vie dans les
camps de concentration, apparaît matériellement impossible.
Deuxièmement,
selon Benesteau, The children of the dream (Les enfants du rêve), publié en 1969 et consacré
aux enfants des kibboutz israélites, relève des mêmes procédés. Il aurait
rencontré tout au plus une cinquantaine d'individus pendant un mois plutôt
qu'une centaine en sept semaines comme il l'a prétendu. Selon Benesteau, ses plus formidables morceaux de bravoure en
matière d'imposture et d'escroquerie apparaissent dans son curriculum vitae
: y figure la fiction, indispensable à son image de grandeur tout
particulièrement dans le domaine de l'autisme, où il fait état de prétendues
réussites à grande échelle.
Troisièmement, les quatorze années
d'études de Bettelheim à Vienne doivent être réduites à quatre. Ses doctorats
en philosophie, en histoire de l'art et en psychologie se résumeraient à un «
diplôme en esthétique (prétendument inspiré par le freudisme » (p. 329). Cette
première fabrication de mensonges évidemment non vérifiables lui permit
d'accéder au Rockford College (Chicago). La table
était mise lorsqu'en 1944 l'école orthogénique de Chicago, à la recherche d'un
directeur, reçoit le C.V. de Bettelheim enrichi de nouvelles compétences « en
psychologie sociale et en éducation spécialisée dans l'enfance inadaptée » (p.
330), disciplines qu'il aurait enseignées pendant douze ans en Autriche. Ni
médecin, ni psychanalyste (ce qu'il admettra en 1988), il sera néanmoins le
seul maître à bord.
Quatrièmement,
la critique la plus sévère qu'on puisse adresser à Bettelheim concerne
précisément le travail qui l'a rendu célèbre, à savoir le traitement des
enfants autistes. Sans qu'aucune étude évaluative sérieuse n'ait été effectuée,
Bettelheim affirmera en 1950 dans Love is not enough et en 1955 dans Truants
for life, avoir guéri plus de 80 % de ses patients, son nombre magique,
tout en assumant du même souffle qu'aucune étude statistique n'est possible
dans ces cas … » (p. 331). En 1974, résumant les 25 dernières années de
l'école, son taux de succès grimpe à 85 %. En fait, les patients en question
souffraient de troubles divers dont, pour la période de 1956 à 1963, à peine
six sur quarante-huit répondent au diagnostic de l'autisme.
Au plan éthique, on peut bien sûr
critiquer certains aspects de la conduite de ces célébrités psychanalytiques
(Freud, Jung, Lacan, Bettelheim), mais cela ne les distingue guère d'autres
célébrités issues d'autres domaines (voir Johnson, 1993). Par contre, on peut
difficilement accepter qu'ils aient joué impunément avec la santé physique et
psychique d'autres humains. Par exemple, lorsque Bettelheim prétend guérir des
enfants autistes à l'aide de la psychanalyse, à condition qu'ils soient confiés
à une institution pour soit-disant les protéger de leur mère dite mortifère et
responsable des comportements pathologiques de leur enfant, accablant ainsi de
culpabilité des parents déjà fort éprouvés, cela devient totalement
inacceptable aux plans humain et éthique. Pourtant, dès 1970 (Hermelin & O'Connor, 1970; Rutter,
1970), l'hypothèse de l'origine neurobiologique de l'autisme a été mise en
évidence, mais Bettelheim et consorts ont continué de l'attribuer à des
comportements maternels. Que les premiers travaux de 1970 aient échappé à
Bettelheim, passe encore. Qu'il n'ait pas pris en compte le travail synthèse de
Rutter en 1978 dans lequel les causes
neurobiologiques sont évoquées surprend de la part d'un spécialiste de
l'autisme. Et pendant ce temps, des psychanalystes continuent de reporter sur
les mères (confondant ainsi cause et conséquences) leur propre inefficacité
thérapeutique dans les cas d'échec.
Cinquièmement,
comme une fraude arrive rarement seule, Bettelheim a non seulement inventé des
patients, comme le fit Freud, mais il a aussi plagié Psychanalyse des contes
de fées (1976). Bien que le plagiat fût mis au jour dès 1978, l'ouvrage a
été un succès de librairie, notamment en France, et l'auteur s'est valu « de
nombreux prix littéraires, dont le fameux National Book Award
» (p. 328).
Ce
livre noir du freudisme nous est livré par Bénesteau
dans une langue alerte et vivante. Les 16 chapitres s'enchaînent à la manière
d'un roman policier qui se lit d'une traite et avec plaisir. L'ouvrage est en
outre solidement documenté : 735 références y figurent et 1 108 notes
s'échelonnent à la fin des chapitres. Celles-ci permettent non seulement de
vérifier les sources de Bénesteau, mais aussi d'en
mesurer la valeur.
Voilà
une autre brique dans la mare des « sciences » humaines. Une brique bienvenue
et nécessaire parce que force est de constater que dans certains pays une
partie des sciences humaines n'a pas évolué comme les autres sciences l'ont
fait depuis un siècle. Cette stagnation est due, à notre avis, à la tyrannie
qu'exerce toujours la psychanalyse, construite de manière à se soustraire à
toute réfutation et qui continue de parasiter la psychologie dans un discours
aux relents de « crois ou meurs ». Nous osons espérer que le livre de Bénesteau inspirera aux tenants de la psychologie le désir
de vérifier, c'est-à-dire d'accèder au monde de la
science.
Références
Beaubien, L. (1994). Le principe de synchronicité chez Carl Gustav Jung. Mémoire de
maîtrise en philosophie inédit. Trois-Rivières : Université du Québec à
Trois-Rivières.
Bénesteau, J. (2002). Mensonges freudiens :
histoire d'une désinformation scolaire. Hayen : Mardaga.
Chiland, C. (1980, 9 février). Qui osera dire
que l'empereur est nu ? Le Monde, p. 2.
Hermalin,B., &
O'Connor, N. (1970). Psychological experiments with
autistic children.
Jonhson, P. (1993). Le grand mensonge des
intellectuels. Vices privés et vertus publiques. Paris : Robert
Laffont.
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Larivée, S. (1995). L'intervention
psychosociale, une fraude collective politiquement correcte. Revue
canadienne de psychoéducation, 25 (1), 1-24.
Larivée, S. (1996). Le marché de
l'intervention psychosociale : une fraude collective politiquement correcte. Revue
canadienne de psycho-éducation, 25 (1), 1-24.
Larivée, S. (1999). «L'affaire Sokal » : les retombées d'un canular. Revue canadienne
de psychoéducation, 28 (1), 1-39.
Larivée, S. (2002). Le monde de l'éducation
aux prises avec les pseudo-sciences. Revue de psychoéducation et
d'orientation, 31 (2), 209-259.
Pollack, R. (1997). The creation of DR.B. : A biography
of Bruno Bettelheim.
Roazen, P. (1992). The
rise and fall of Bruno Bettelheim. Psychohistory
Review, 20 (3), 221-250.
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Paris : Les Éditions de minuit.
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Sokal, A., & Bricmont,
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Sulloway, F.J. (1981). Freud, biologiste de l'esprit. Paris : Fayard.
Thornton, E.M.
(1983). The freudian fallacy :
Freud and cocaine.
Annexe 1
Liste des ouvrages en français (n =
34) et en anglais (n = 44) qui montrent que Freud a fraudé, que la psychanalyse
est à certains égards une imposture et que, dans tous les cas, elle n'est pas
une science. Ils n'ont pas été réfutés*.
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