Le 30, (magazine de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec).
Mars 2001

Le clergé, tu ne contesteras point

Daniel Baril

Pourquoi si peu de recul envers la religion dans nos médias?

Le journaliste cultive généralement, et il s’en targue, un certain recul envers les événements et les institutions. Mais il semble bien que ce sain recul soit remisé au confessionnal quand la religion fait la manchette. C’est l’évidence: les médias regorgent de contenu religieux lors des fêtes chrétiennes de Noël et de Pâques. C’est normal, dira-t-on, puisque c’est dans la culture. Ce qui est moins normal, c'est que ce soit fait avec si peu de recul et d’esprit critique. Voici quelques faits récents qui parlent d'eux-mêmes.

Radio-Canada/RDI
Le soir du 25 décembre, RDI nous présentait la cinquième reprise d’un reportage déjà diffusé à Zone libre le 17 novembre et portant sur les «apparitions de la Vierge» en Yougoslavie et au Venezuela. Cette coproduction Canada-France a privilégié une approche pieuse au détriment de toute rigueur journalistique : jamais la narratrice ne prend la précaution de parler au conditionnel ou de qualifier les apparitions d’allégations, et toute lecture critique sur ce qui est connu pour être, dans le cas de la Yougoslavie, une machination politico-religieuse savamment orchestrée a été évacuée.
Pendant une semaine, on a pu entendre Jean-François Lépine, animateur de Zone libre, affirmer le plus sérieusement du monde, en annonçant cette émission, que «les apparitions de la Vierge se font de plus en plus fréquentes»! Relisez. Sur le site Internet de Zone libre, on a la prudence d’employer le conditionnel mais on nous dirige vers une dizaine d’autres sites maristes dont plusieurs sont du genre Bérets Blancs, sans compter celui du Vatican. Aucundocument critiquesur les «apparitions», ce qui est pourtant facile à trouver.
Puis, dans les deux premières semaines de janvier, Montréal Ce Soir nous a présenté, sous la signature de Louis Lemieux, une série de reportages complaisants — n’ayons pas peur des mots — sur certaines religions présentes à Montréal en nous faisant visiter l’oratoire Saint-Joseph, une église pentecôtiste, une église adventiste, le Centre des congrès des Témoins de Jéhovah, un temple bouddhiste et une mosquée. De l’information? D’une certaine façon oui, dans la mesure où le public a pu apprendre des choses sur ces religions où tout-le-monde-il-est-beau, tout-le-monde-il-est-gentil…
Et pourquoi pas un temple maçonnique? On observe au Québec une certaine rectitude politique qui marque le milieu médiatique sur les questions de religion. Rectitude qui rendrait impossible, ici, une émission de radio comme celle de France Culture où les associations athées, humanistes, sceptiques, laïques ou rationalistes présentent leur analyse de l’actualité ou leur philosophie de la vie. Une telle émission serait considérée comme de la publicité gratuite, voire de la propagande.
On considère pourtant comme du «reportage» la diffusion de la messe sur les ondes de la télévision d’État même si l’émission relève entièrement de la Conférence des évêques catholiques du Canada : «Le jour du Seigneur, peut-on lire sur le site Internet, se définit comme le reportage télévisé d’une célébration eucharistique». Il suffisait d’y penser.

La Presse
À la une de La Presse du 23 décembre:«Les historiens forcent les croyants à voir Noël autrement». Mais il n’y a aucun historien dans cet article d’André Pratte : plutôt deux curés et un exégète. Plus loin, le journaliste présente un dossier sur le Jésus historique en rapportant les propos d’un autre exégète, d’un curé, d’un cardinal et d’un historien «absolument convaincu que Jésus est le Fils de Dieu»… Le lendemain, La Presse poursuit la série avec une collaboration spéciale de Sophie Brouillet qui interviewe un curé, un pasteur, un jésuite, deux théologiens et une bénévole en pastorale diocésaine. Bref, pour parler d’Église… Seulement des gens d’Église.
Malgré l’homogénéité des sources (n’y a-t-il que les gens d’Église qui puissent dire des choses intelligentes sur l’histoire du christianisme?), il faut reconnaître que certains textes de cette série représentent le meilleur de ce que les quotidiens nous ont servi sur le sujet depuis la réaffectation de Stéphane Baillargeon au Devoir, dont les reportages sont demeurés inégalés.
On remarque par ailleurs qu’André Pratte utilise les termes «Messie» et «Christ» pour désigner Jésus dit de Nazareth, place des «saint» devant les noms des évangélistes (ce que même les curés et le cardinal hésitent à faire), et écrit «Foi» avec une majuscule. Ces petits détails ainsi qu’une certaine naïveté bon enfant dans les questions et les propos à l’égard de la mythologie chrétienne (virginité de Marie, rois mages, résurrection) montrent que le journaliste manque de recul par rapport au christianisme. Cela étonne puisqu’il a lui-même fustigé ses collègues pour leur manque de rigueur et de sens critique notamment à l’égard des questions politiques, sur plusieurs tribunes.

Le Devoir
Même s’il clame son indépendance éditoriale, au plan politique, Le Devoir offre l’un des exemples les plus concrets qui soient d’alliance entre religion et médias. Deux fois par année, à Noël et à Pâques, la direction confie son éditorial au dominicain Benoît Lacroix de l’Ordre des Prêcheurs. Depuis plus de 15 ans, le prêcheur-éditorialiste nous livre des assemblages de textes de la Bible et de citations d’auteurs pour nous amener à retrouver l’enfant en nous et susciter notre émerveillement devant le triomphe de la lumière sur les ténèbres, de la vie sur la mort. Surveillez l’éditorial du 14 avril prochain, à Pâques, pour en être convaincu.
Le 24 décembre dernier, ce thème récurrent a doublement porté ombrage au journal : l’éditorial annonçait le triomphe de la lumière pour le même jour qu’une éclipse de Soleil (pas de veine pour la symbolique) et annonçait la pleine Lune pour la nuit de Noël alors que nous étions forcément — étant donné l’éclipse — en pleine… nouvelle Lune. L’équivalent, sur le plan social et politique, serait de donner l’éditorial du 24 juin, Fête nationale des Québécois, à la Société Saint-Jean-Baptiste, celui du 1er mai, Fête des travailleurs, à la CSN, et celui du 1er juillet, Fête du Canada, au Parti libéral du Canada.
Le Journal de Montréal a bien une chronique hebdomadaire signée par le cardinal Trucotte, mais il s’agit d’un chroniqueur parmi d’autres — entre la sexologue Julie Pelletier et le libre penseur Pierre Bourgault — et non d’un éditorial.

La pointe de l’iceberg
Ces anecdotes, au fond, ne sont que quelques faits parmi une multitude d’autres qui illustrent les liens contre nature entre les médias et le pouvoir religieux. Si les journalistes et les médias abordaient les faits politiques avec la même complaisance et le même manque de sens critique, il y aurait lieu de s’élever pour dénoncer ce détournement de leur rôle au profit de la propagande politique. Politique et religion ont pourtant en commun d’être deux domaines de nature idéologique et qui devraient faire l’objet du même type de traitement.

Daniel Baril est journaliste à Forum, une publication d’idées de l’Université de Montréal, et militant laïque.