«
L'affaire Sokal » : les retombées d'un canular
Serge Larivée
Lorsque
B. Robbins et A. Ross, les co-éditeurs de la revue Social Text, une prestigieuse revue de gauche d'études culturelles
(cultural studies), acceptent de
publier un manuscrit du physicien Alan Sokal, au titre pour le moins pompeux :
«Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la
gravitation quantique»(Sokal, 1996a), ils ne s'attendaient sûrement pas à la
bombe qui allait leur tomber dessus quelques semaines plus tard. En effet,
Sokal (1996b) révèle dans une revue concurrente, Lingua Franca, que l'article publié dans Social Text n'est qu'un canular visant à ridiculiser les écrits
d'un certain nombre de postmodernistes qui, au nom du relativisme cognitif
réduisent l'objectivité des chercheurs et les constats scientifiques à une pure
convention sociale, une narration parmi d'autres. Il s'agissait en fait d'un
texte absurde, hilarant, sans queue ni tête, dont la publication démontrait à
quel point les tenants d'une certaine mode intellectuelle se gargarisaient de
phrases savantes dénuées de sens. Le tollé soulevé par ce canular n'aurait
peut-être pas eu trop de répercussions outre-mer — quoique l'Internet n'a pas
de frontières —, n'eut été la publication en France d'un ouvrage dévastateur, Impostures intellectuelles (Sokal et
Bricmont, 1997), qui appuie avec une force accrue ce que le canular voulait
montrer.
Cet
éditorial s'interroge sur la portée des accusations de Sokal et de Bricmont en
ce qui concerne l'intervention psychosociale. La première partie présente les
faits, soit la liste des imposteurs, la nature de leurs délits et les raisons
d'un tel canular. La parole est ensuite aux accusés; je discuterai alors de la
valeur des arguments des uns et des autres. La troisième partie discutera de la
pertinence des analogies et des métaphores pour justifier un certain discours
«scientifique» et soulèvera le sempiternel débat entre culture scientifique et
culture humaniste. On aura compris ma sympathie pour Sokal et Bricmont et, par
conséquent le caractère délicat de ma tâche. Je me sens d'autant plus à l'aise
de réfléchir sur les retombées de ce qui s'apparente à une certaine imposture
au nom de la science, que j'ai dénoncé à moult reprises la fraude dans le camp
des scientifiques (Larivée, 1994, 1995a,b; Larivée et Barufaldi, 1993). Comme
l'objectivité n'est pas l'absence totale de préférences, j'espère qu'on
reconnaîtra mon effort de traiter loyalement les faits. Pour conclure, je me
demanderai «comment en est-on arrivé là?»
Pourquoi un tel canular ?
Sokal
s'affiche homme de gauche et féministe convaincu. Traditionnellement, la gauche
est associée à la science dans son combat contre l'obscurantisme puisque,
pensent ses défenseurs la pensée rationnelle et l'analyse courageuse de la
réalité objective, tant naturelle que sociale, sont indispensables pour
combattre les mystifications du pouvoir (Kamiya, 1996). Exaspéré par les
assauts croissants contre cet héritage chez les intellectuels de gauche et
inquiet de leur subjectivisme et de leur relativisme lorsqu'ils considèrent que
la science n'est rien d'autre qu'une narration, une convention sociale ou un
mythe parmi les autres, Sokal a décidé de tester le sérieux du courant
postmoderne. Face à une culture qui s'autoreproduit et ignore la critique
externe, la satire lui est apparue tout indiquée.
Ainsi
prit forme chez Sokal l'idée de soumettre à une revue d'études culturelles,
leader incontesté dans son domaine, un texte délibérément truffé d'absurdités
mais bien écrit et orienté dans le sens des postulats idéologiques de ses
éditeurs. Compte tenu des garanties habituelles qu'offre une revue de ce genre
quant à la valeur scientifique des articles : comité de rédaction, politique
éditoriale, recours à des lecteurs arbitres dont l'expertise est reconnue et
qui sont capables de passer au crible les textes soumis, Sokal s'est donc
demandé si cette revvue publierait son essai. Sokal se plaçait en fait en
situation de réfutabilité : il teste les critères de reconnaissance de la validité
du type de discours contenu dans son texte, en l'occurrence, le discours
post-moderne. Si les défenseurs du discours mettent à jour le canular («ce type
se fout de notre gueule»), c'est un point en faveur de la pertinence des
critères, s'ils ne s'en aperçoivent pas (il est des nôtres, on publie), les
critères ne sont pas pertinents. Sokal a offert aux postmodernes l'opportunité
de démontrer leur rigueur intellectuelle. Malheureusement pour eux, ils ont
échoué et Sokal a gagné (Rio, 1997).
Un immense éclat de rire
Le
canular de Sokal[1] constitue un collage
hallucinant de centaines de citations absurdes, mais authentiques,
d'intellectuels français et américains célèbres faisant appel à la mécanique
quantique, à la théorie de la relativité, à la topologie en mathématiques. Ces
citations, utilisées abondamment par les
postmodernes, démontreraient selon eux que la réalité n'existe pas, que la
science moderne le prouve, que la gravité quantique a de profondes implications
politiques, bien entendu progressistes (Levisalles, 1996). En plus des 109
notes infrapaginales et des 235 références qui mettent en scène des
scientifiques prestigieux, des philosophes, des psychanalystes et des
théoriciens des social studies, Sokal
imite sans peine le jargon et le style appropriés. Impressionnés, les éditeurs
de Social Text publient son texte
dans un numéro spécial consacré à la querelle entre les sciences dures et les
sciences sociales (voir Encart 1 pour un résumé).
Encart 1.- Résumé du canular de Sokal (1996a)
L'un
des prétendus objectifs de Sokal vise à remettre en cause les fondements de la
science orthodoxe. S'appuyant entre autres sur des études féministes et
poststructuralistes, il démontre que que l'existence d'un monde extérieur dont
les lois peuvent être découvertes n'est qu'un dogme illusoire de la science
occidentale: la réalité physique tout
comme la réalité sociale d'ailleurs sont essentiellement l'objet d'une
construction sociale et linguistique. Puisque la science moderne etsa méthode
ne constituent qu'une façade d'objectivité, au diable le concept de vérité.
Ce
faisant, non seulement sautent les barrières artificielles entre les
scientifiques et le grand public, mais l'enseignement des sciences et des
mathématiques perdrait enfin ses caractères impérialiste et élitiste. En
introduisant des idées empruntées aux défenseurs du féminisme, de
l'homosexualité, du multiculturalisme et de l'écologisme, il est évidemment
difficile de prévoir ce que serait le nouvel «arbre de la science». On peut
toutefois anticiper que la théorie des
catastrophes et celle du chaos
fonderont toutes les mathématiques futures, la première en raison de ses
insistances dialectiques sur le caractère lisse/discontinu et sur la
métamorphose / le dépliage; la seconde, à cause de la compréhension du
phénomène, à la fois mystérieux et doué d'ubiguité, de la non-linéarité. Dans
tous les cas, cette nouvelle science postmoderne sera résolument libératrice.
Après
l'immense fou rire suscité par son texte ou en tout cas qu'il aurait dû
susciter[2] en collaboration avec
Bricmont (1997) étaye dans Impostures
intellectuelles, la démonstration en commentant des textes qui illustrent
les mystifications pseudo-scientifiques de ceux dénoncés dans Social Text. En publiant cet ouvrage,
Sokal et Bricmont s'attaquent à «la réputation qu'ont ces textes d'être
difficiles parce que profonds (...) s'ils sont incompréhnsibles, c'est pour la
bonne raison qu'ils ne veulent rien dire» (p. 15). Voilà qui devrait rassurer
les étudiants dépasséspar les écrits de ces intellectuels qui ne savent
vraiment pas ce qu'ils disent.
L'exploit
de Sokal n'est pas une première et tromper la rédaction d'une revue ne prouve
pas grand chose. Par contre, si la publication d'un tel contenu met en cause la
politique éditoriale de Social Text,
elle questionne surtout les normes d'un large pan de la communauté
intellectuelle rattachée essentiellement au courant dit postmoderne, courant
fréquenté principalement par des littéraires, des philosophes, des
anthropologues et des psychanalystes. La réussite de ce canular illustre le
laxisme du milieu des «cultural studies» où se déploie une réflexion de type
humaniste sur les grands problèmes socio-culturels et ce, en faveur d'un
certain relativisme cognitif. La démonstration est percutante : quiconque souhaite
s'inscrire dans le courant postmoderne n'a qu'a utiliser le vocabulaire
approprié, l'enrober adéquatement et de se lancer dans des
pseudo-démonstrations agréables aux éditeurs des revues visées comme celle de
Sokal dès le deuxième paragraphe de son article : «...il est ainsi devenu de
plus en plus clair que la «réalité» physique, tout autant que la «réalité»
sociale, est fondamentalement une construction linguistique et sociale... et
que le discours de la communauté scientifique, malgré sa valeur indéniable, ne
peut prétendre à un statut épistémologique privilégié par rapport aux
narrations contre-hégémoniques émanant de communautés dissidentes ou
marginalisées» (p. 212). En fait, on retrouve le «tout est bon» de Feyerabend
(1979).
Les imposteurs et leurs impostures
Ce
ne sont pas tant les individus qui sont visés que le type de culture que leurs
écrits véhiculent. Qui sont-ils et quel est le domaine de leur compétence? J. Lacan, psychanalyse; J. Kristeva, critique littéraire,
psychanalyse, philosophie politique; L.
Irigary, psychanalyse, linguistique, philosophie des sciences; B. Latour, sociologie des sciences; J. Baudrillard, sociologie et
philosophie; G. Deleuze,
philosophie; F. Guattari,
psychanalyse; P. Virilio,
architecture et urbanisme; et quelques autres qui n'ont cependant pas droit à
un chapitre en particulier. Les abus qui leur sont reprochés sont de quatre
ordres (voir Sokal et Bricmont, 1997, p. 14-15) :
1. Ces auteurs parlent abondamment de théories
scientifiques dont ils n'ont qu'une vague idée. En fait, ils utilisent des
concepts scientifiques sans se soucier de leur signification.
2. Ils importent des notions de sciences
exactes dans les sciences humaines sans fournir la moindre justification
empirique ou conceptuelle.
3. Ils exhibent une érudition superficielle en
jetant sans vergogne des mots savants à la tête du lecteur et dans des
contextes où ils n'ont aucune pertinence.
4. Ils manipulent des phrases dénuées de sens
et se livrent à des jeux de langage qui donnent lieu à une véritable intoxication
par les mots combinée à une superbe indifférence pour leur signification.
J'illustrerai
ces abus en m'inspirant du chapitre consacré à Lacan, l'imposteur le plus connu
des intervenants psychosociaux des imposteurs cités plus haut. D'entrée de jeu,
Sokal et Bricmont situent le cadre de leur critique. Ils ne se prononcent pas
sur la partie proprement psychanalytique des travaux lacaniens, ils se
contentent «d'analyser certaines de ses nombreuses références aux
mathématiques» (p. 25)[3]. L'intérêt de Lacan pour les
mathématiques porte surtout sur la topologie, branche des mathématiques qui
concerne la propriété des surfaces (p. 26). «... on peut montrer qu'une coupure
sur un tore correspond au sujet névrotique.» Interrogé si l'utilisation de
cette topologie est au mieux une analogie pour expliquer la vie de l'esprit,
Lacan répond : «ce n'est pas une analogie... Ce tore existe vraiment et il est
exactement la structure du névrosé. Ce n'est pas une analogie; ce n'est pas
même une abstraction, car une abstraction est une sorte de diminution de la
réalité, et je pense que c'est la réalité.» (Lacan, 1970, p. 192-196 in Sokal
et Bricmont, 1997, p. 26-27).
L'exemple
du tore n'est pas isolé. Sokal et Bricmont citent un ensemble d'objets
topologiques (ruban de Môbius, spire, bouteille de Klein) ou de termes
mathématiques (espace, borné, fermé, topologie) auxquels recourt Lacan sans se
soucier de leur signification et surtout sans rendre compte de leur pertinence
dans le domaine de la psychanalyse.
Pour
ajouter un exemple, tous les impuissants de la terre pourrait peut-être se
passer de Viagra et des conseils de leur sexologue s'ils comprenaient enfin que
leur «organe érectile vient à symboliser
la place de la jouissance, non pas en tant que lui-même, ni même en tant
qu'image, mais en tant que partie manquante à l'image désirée : c'est pourquoi
il est égalable au _-1 de la signification plus haut produite, de la jouissance
qu'il restitue par le coefficient de son énoncé à la fonction de manque de
signifiant : (-1)» (Lacan, 1971a, p. 183-185 in Sokal et Bricmont, 1998, p.
32). Que dire de plus? Non seulement tout cela est incompréhensible, mais les
analogies entre concepts mathématiques et psychanalytiques se révèlent
arbitraires, sans fondement et nullement justifiés sur le plan empirique ou
conceptuel.
Sokal
et Bricmont dénoncent à leur manière ce que d'autres avant eux (voir Larivée,
1996, 1997 pour une recension des écrits) ont amplement démontré : la
propension des psychanalistes en général et de Lacan et de ses disciples en
particulier aux jeux de langage au détriment de l'observation et de
l'expérimentation. Ils ont ainsi réussi à convaincre à peu près tout le monde
que la psychanalyse détient les clés d'interprétation de tous les troubles
psychologiques, un tour de force d'autant plus pernicieux que les
interprétations psychanalytiques n'obéissent à aucune règle empiriquement
vérifiable. En évitant de se soumettre au verdict des faits, ils peuvent ainsi
triturer à qui mieux mieux les concepts pour assurer la cohérence théorique.
La
large audience de la psychanalyse tient probablement aussi à un autre tour de
force non moins suspect : répandre sa façon de voir en puisant une partie de
son vocabulaire dans le quotidien tout en réservant aux initiés le sens profond
des textes fondateurs. À cet égard, les écrits lacaniens constituent une perle
rare : on ne peut les pénétrer qu'à l'aide d'une véritable herméneutique dont
seuls quelques élus détiennent la clé. De plus, peu soucieux du fait qu'un mot
se révèle d'autant plus pauvre en information qu'il est riche de divers sens,
les psychanalystes octroient de multiples significations à certains termes,
augmentant ainsi la confusion qu'ils restent évidemment les seuls à pouvoir
élucider. Leur manie des guillemets ou l'abus de majuscules avec des mots
courants (par exemple : L'Autre, le Sujet) et qu'ils sont les seuls évidemment
à pouvoir décrypter accentuent le caractère hermétique de leur savoir singulier
et, partant, leur impérialisme. Heumpty Deumpty dialoguant avec Alice à propos
du terme «gloire» ne fait pas pire.
— Je ne sais ce que vous entendez par «gloire» –, dit Alice. Heumpty
Deumpty sourit d'un air méprisant.
— Bien sûr que vous ne le savez pas, puisque je
ne vous l'ai pas encore expliqué. J'entendais par là : «Voilà pour vous un bel
argument sans réplique!»
—Mais «gloire» ne signifie pas «un bel argument
sans réplique», objecta Alice.
— Lorsque moi j'emploie un mot, répliqua
Heumpty Deumpty d'un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement
ce qu'il me plaît qu'il signifie... ni plus, ni moins.
– La question, dit Alice, est de savoir si vous
avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu'ils
veulent dire.
— La question, riposta Heumpty Deumpty, est de
savoir qui sera le maître... un point, c'est tout
(Carroll, 1971, p. 157 et 159).
Ces
jeux de langage peuvent évidemment conduire à des abus de pouvoir.
La
réponse donnée par Lacan (1977) quant à la nature de la clinique
psychanalytique n'est-elle pas de cet ordre? «Ce n'est pas compliqué. Elle a une base- C'est ce qu'on dit dans
une psychanalyse. En principe, on se
propose de dire n'importe quoi, mais pas de n'importe où- de ce que
j'appellerai pour ce soir le dire-vent analytique... On peut aussi se vanter,
se vanter de la liberté d'association, ainsi nommée... (p. 7). Évidemment, je ne suis pas chaud-chaud pour
dire que quand on fait de la psychanalyse, on sait où on va. La psychanalyse,
comme toutes les autres activités humaines, participe incontestablement de
l'abus. On fait comme si on savait quelque chose» (p. 10). De tels jeux de
langage peuvent évidemment conduire à des abus de pouvoir, sinon carrément au
dogmatisme. D'ailleurs, Lacan n'hésite pas à proclamer son infaillibilité. «Je dis toujours la vérité : pas toute,
parce que toute la dire, on n'y arrive pas. La dire toute, c'est impossible,
matériellement : les mots y manquent (...) À
le dire crûment, vous savez que j'ai réponse à tout, moyennant quoi vous me
prêtez la question : vous vous fiez au proverbe qu'on ne prête qu'au riche. Avec raison» (Lacan, 1973, p. 9,
47).
Les
effets pervers d'une telle attitude n'échappe à personne. Les disciples perdent
tout sens critique et se contentent de croire les affirmations du maître qui
seul trancher entre le vrai et le faux même, dût-il se contredire. Par exemple,
Roustang (1976, p. 49) avoue que Lacan peut
affirmer n'importe quoi, et même le contraire, on y adhère sans délai. Durant
quinze jours le bruit a couru que la forclusion était réversible, car, de très
bonne source, le sachant l'avait dit : donc, tout le monde le croyait. Passé ce
délai, les mêmes très bonnes sources devaient faire savoir qu'il n'en était
rien : le même tout le monde crut qu'il n'en était donc rien et que la
forclusion n'était pas réversible.
Si
les écrits de F. Dolto sont moins hermétiques et donc plus accessibles, ils ne
sont malheureusement pas exempts d'élucubrations lacano-freudiennes. Ainsi,
avec une impertrubable assurance, elle affirme que de nombreux échecs scolaires
résultent de ce que le «li-vre» évoque chez l'enfant le lit parental, et les
rapports arithmétiques, les rapports sexuels. «Mais d'abord le mot «lire» est un mot qui, pour certains enfants,
éveille quelque chose de totalement tabou : c'est le lit conjugal des parents.
Au moment où l'enfant est en train d'élaborer son interdit de l'inceste, le
verbe du «lit» que leur paraît être le mot «lire» rend ce mot banni, et les
activités qui entourent le fait de lire sont quelque chose qui le met dans un
très grand trouble. Bien sûr, les maîtresses d'école ne le savent pas et cela
doit rester inconscient (Dolto, 1990, p. 19). Comment expliquer dès lors
que des individus parlant une autre langue que le français aient aussi des
problèmes de lecture? Les mots de «lire» et «écrire», pour certains
enfants, sont des signifiants inconscients de l'union sexuelle dont on ne leur
pas clairement parlé et qui, à cause de cela, les empêchent de dépasser le
trouble que ces mots induisent dans leur vie imaginaire. Leur curiosité, quelle
qu'elle soit, leur semble coupable... Expliciter le sens de ce mot de «lire» et
de ce mot d'«écrire», par rapport aux incidents dans le couple des parents et à
la vie génitale des parents levait le voile... Le calcul étant tout ce qui se
passe autour des nombres et des «opérations». La multiplication : comment un et
un, dans la vie quelquefois ça fait trois au lieu que un et un ça fasse deux
quand c'est des choses. Comment un tout seul (avec une maman toute seule) on
soit (on est, on naît) tout d'un coup trois, parce que maman a un bébé sans
qu'il y ait un «papa» (Dolto, 1990, p. 38-39).
Par
ailleurs, dans Le cas Dominique,
Dolto (1974) raconte l'histoire d'un enfant de quatorze ans, effrayé par les
objets qui tournent (ex. : bicycles, manèges). La célèbre psychanalyste avait
découvert, d'une part, comment Dominique dominait sa mère au point de devenir le phallus de maman et, d'autre part,
combien la naissance de sa soeur Sylvie avait été catastrophique. En effet, toute l'image dynamique semble être la
signalisation de l'existence de Dominique en tant qu'il est encore vivant. Mais
cela pouvait être annulé... tout cela ne pouvait être pérennisé que s'il vit (or précisément voici venue... Sylvie) (Debray-Ritzen, 1991, p. 160).
Les
citations psychanalytiques de Lacan et de Dolto rapportés ici débordent
évidemment du cadre des accusations portées par Sokal et Bricmont. Elles
illustrent toutefois que l'imposture ne réside pas seulement dans l'utilisation
cavalière de concepts mathématiques où ils sont totalement dénués de sens, mais
aussi à l'intérieur même de la théorie psychanalytique.
LES RÉACTIONS
Dans
l'ensemble, la communauté scientifique a appuyé Sokal et par la suite salué
l'ouvrage qu'il a cosigné avec Bricmont. Le contenu des réactions et des
nombreux commentaires suscités sur Internet, dans les quotidiens, les magazines
et les revues scientifiques, aux États-Unis d'abord, en Europe et en Amérique
du Sud, montre bien que l'affaire laisse peu de monde indifférent (voir Encart
2 pour une liste non exhaustive des publications en langue française et
anglaise). On peut dégager trois genres de réactions négatives dont des
affirmations gratuites et des accusations ad
hominem formulées dans la plupart des cas par les personnes visées; des
objections mieux justifiables mais qui, à l'examen, ne tiennent pas la route.
Quant au troisième type de réactions, il comprend essentiellement trois aspects
: le premier, plus périphérique, concerne l'usage des métaphores et des
analogies, le second, plus central, concerne les dérives relativistes en épistémologie;
et le troisième, l'éternel débat entre la culture scientifique et la culture
humaniste. Ces trois aspects du troisième type de réactions feront l'objet de
la troisième partie de cet éditorial.
Cependant,
une réaction demeure inclassable : un des éditeurs de Social Test a soupçonné Sokal de croire vraiment ce qu'il avait
écrit pour ensuite crier à la parodie sous la pression de ses pairs (Robbins et
Ross, 1996). Sokal (1996) s'en est dit fort amusé et a confirmé que son texte
était bel et bien une parodie.
Encart 2.- Liste non exhaustive des publications en
langue française et
anglaisse
sur «l'affaire Sokal»
Quelques affirmations gratuites et autres
arguments ad hominen
L'encart
3 fournit un échantillon des protestations contre la démonstration de Sokal. De
toute évidence, les protestataires n'ont pas lu attentivement l'article de
Sokal ni l'ouvrage subséquent. Il se peut que Sokal se trompe, mais l'honnêteté
intellectuelle requiert un peu plus de rigueur dans l'argumentation. Les
attaques ad hominen ne peuvent
davantage remplacer la discussion étayée ni la réfutation fondée des thèses en
cause. Pour respecter les limites d'un éditorial, je choisis de réagir à trois
protestations (identifiées par un astérique dans l'encart 3) : l'une concerne
la soi-disant francophobie des auteurs; une autre, le peu d'intérêt que
l'ouvrage devrait susciter; la troisième, la motivation qui est censée avoir
guidé les auteurs, la volonté de nuire.
Encart 3. - Quelques affirmations gratuites et
autres attaques
ad hominem
* «... le
contresens paraît total entre une culture anglo-saxonne basée sur le fait et
l'information et une culture française qui joue plutôt de l'interprétation et
du style.» (Bruckner, 1997, p. 124)
* «La
compétition économique... entre l'Europe et l'Amérique entraîne un nouveau
partage du monde, opposant des intérêts farouches et des replis
identitiaires... nous assistons actuellement à une véritable francophobie»
(Kristeva, 1997, p. 122)
* «Le livre, coécrit avec Bricmont,
physicien par ailleurs connu pour son hostilité à la sous-culture française
parisienne» (Fleury et Limet, 1997, p. 5)
«Un
faut débat... Quand il (Sokal) dit : ça parle de physique, et je ne
comprends pas, il énonce son ignorance
énorme». De plus, «C'est un naîf s'il pense qu'un énoncé scientifique n'a
qu'un seul sens dans une seule science.» (Bensaude, in Levisalles, 1997,
p. )
* «On eût aimé un livre
sérieux et se soumettant à la rigueur de l'analyse. Au lieu de cela, ...
(l'ouvrage) ne laisse aucune ambiguité sur la motivation des auteurs : la
volonté de nuire.» (Fleury et Limet, 1997, p. 5)
Sokal et Bricmont sont «des scientistes
pédants qui se contentent de relever les fautes de syntaxe dans les lettres
d'amour.» (Maggioni, 1997, p. 29)
«Le
propos est nul et non avenu.» (Latour, in Levisalles 1997, p. 28)
«Une farce sans valeur d'enseignement et
sans intérêt, car il est impossible de les généraliser.» (Le Bras, 1997,
p. 95)
Cet ouvrage est un «produit
intellectuellement et politiquement insignifiant et pesamment désinformateur.»
(Kristeva, 1997, p. 122)
Ces attaques... ne cherchent pas à
comprendre, mais à parodier, à dénigrer, à piéger, à salir (Il s'agit) d'un
«chauvinisme anti-européen... (ils) semblent penser qu'on peut spéculer à la
baisse sur la pensée comme sur le marché de l'art.» (Duclos, 1997, p. 10 )
«Le genre littéraire du sottisier, auquel
se réduit le livre de Sokal et Bricmont, sombre presque systématiquement dans
la bêtise qu'il prétend dénoncer.» (Levy-Leblonal, 1997b, p. 10)
* «La publication
de ce livre blessant rapportera sans doute de l'argent à son éditeur, à ses
auteurs et aux journalistes qui se réveillent en criant au scoop, alors que
l'affaire est enterrée depuis plus d'un an sous une indifférence polie.» (Fleury
et Limet, 1997, p. 5)
«C'est... une véritable fumisterie,
l'entreprise de deux ouvriers-fumistes qui croient réparer la cheminée et, au
lieu de feu, n'y font naître que fumée.» (Maggiani, 1997, p. 29)
«Opération scientiste de dévaluation
intellectuelle, la vraie victime, c'est la pensée.» (Van Renterghem, 1997, in
Treimer, 1997, p. 18)
·
L'accusation de francophobie est plutôt
curieuse. D'abord elle est fausse et même si elle était fondée, il faudrait le
démontrer tout en exposant la validité ou l'invalidité des arguments. Si Sokal
et Bricmont avaient l'intention de critiquer la philosophie française en tant
que telle, ils se seraient attaqués à des philosophes de pointe connus comme
Althuser, Barthes, Foucault, pour n'en nommer que quelques-uns. Ils pourfendent
plutôt des intellectuels français qui tirent un pouvoir personnel à même un
langage hermétique accessible aux initiés et ce, sans égards aux faits.
Invoquer les différences culturelles
pour justifier les abus dénoncés n'avance strictement à rien et dévalue
l'ensemble de la pensée scientifique française. S'il est vrai que les revues
scientifiques de culture francophone laissent plus d'espace aux réflexions
théoriques alors que les revues scientifiques anglo-saxonnes préfèrent
consacrer plus d'espace aux aspects méthodologiques et à la présentation des
résultats, il n'en demeure pas moins que la rigueur reste«de rigueur» dans les
deux cas. Ceux qui accusent Sokal et Bricmont de francophobie n'ont
probablement pas lu le dernier paragraphe de leur ouvrage : «Finalement, souvenons-nous qu'il y a bien
longtemps, il était un pays où des penseurs et des philosophes étaient inspirés
par les sciences, pensaient et écrivaient clairement, cherchaient à comprendre
le monde naturel et social, s'efforçaient de répandre ces connaissances parmi
leurs concitoyens, et mettaient en question les iniquités de l'ordre social.
Cette époque était celle des Lumières, et ce pays était la France» (Sokal
et Bricmont, 1997, p. 228)[4].
Ce qui est
reproché aux auteurs français plus précisément vise leur utilisation erronée ou
arbitraire de certains concepts scientifiques mal assimilés comme, par exemple,
la relativité, la mécanique quantique, la théorie du chaos, ce qui n'est pas
sans influence sur la gauche américaine. En fait, la vraie cible, c'est un
discours postmoderne américain totalement dénué de rigueur et dont les
défenseurs oeuvrant dans les sciences humaines et les études littéraires (les
humanistes, les cultural studies)
importent les écrits des penseurs français dénoncés par Sokal et Bricmont.
·
En
date du ....................................... 1998, une recherche des
documents disponibles sur le World Wide Web à l'aide du moteur de recherche
Alta Vista (mots clés : sokal et bricmont) rapporte 5,374 documents. Une
recherche parmi les groupes de discussion (USENET) à l'aide du même moteur de
recherche (mots clés : alan et sokal) rapporte 10 800 documents. De surcroît,
suite à la publication d'Impostures
intellectuelles, trois ouvrages sont parus : Défense des sciences humaines. Vers une désokalisation (Richelle,
1998), Sciences en guerre. Impostures et
malentendus de l'affaire Sokal (Jurdant et Savary, 1998) et L'affaire Sokal ou la querelle des
impostures (Jeanneret, 1998). Pour une affaire «enterrée depuis plus d'un
an sous une indifférence polie», on repassera.
L'attaque ad
hominem portée par Fleury et Yun Sum Limet (1997) atteint un sommet. Ils
affirment queImpostures intellectuelles
ne laisse aucune ambiguité sur la motivation des auteurs : la volonté de nuire.
Entre autres,Sokal et Bricmont auraient cherché à salir la réputation de
Derrida en citant une réponse de quatre lignes de ce dernier à une question
orale lors d'un colloque, ce qui les rangerait du côté de l'imposture qu'ils
tentent de dénoncer. Qu'en est-il au juste? L'attaque contre Derrida est tout
simplement inexistance. Il y est plutôt écrit : «bien que la citation de Derrida reprise dans la parodie de Sokal soit
assez amusante, elle semble être isolée dans son oeuvre; nous n'avons donc pas
inclus de chapitre sur Derrida dans ce livre» (Sokal et Bricmont, 1997, p.
17). Mais alors sur quoi se fondent les accusations? Sous le couvert de citer Impostures intellectuelles, ils citent
en réalité un brouillon préliminaire et confidentiel remis un an plus tôt à la
demande de Fleury en tant qu'éditeur
chez Hachette. Refuser le manuscrit relevait de ses prérogatives, mais de là à
citer à titre d'extraits du livre publié ceux d'un manuscrit confidentiel,
extraits qui n'apparaissent plus dans la version finale, il y a une marge qui
interroge l'éthique professionnelle.[5]
Des objections mieux justifiables mais qui ne
tiennent pas la route
Parmi les
objections qui auraient pu être fondées, notons celles qui touchent le
caractère marginal des citations, la question des compétences et l'abus de
confiance. Une quatrième objection, leur soi-disant baisse des sciences
humaines sera traitée plus loin.
·
L'objection relative au caractère marginal des citations ne tient pas. D'une part, elle
pourrait signifier qu'il s'agit de citations hors contexte, donc de citations
tronquées. J'ai mesuré en centimètres le texte des sept chapitres consacrés à
chacun des auteurs critiqués par Sokal et Bricmont. Le tableau 1 présente la
longueur des commentaires de Sokal et Bricmont ainsi que la mesure et le
pourcentage des citations par ailleurs en plus petits caractères. Le
pourcentage de citations varie entre 25,8% et 67,6% selon les chapitres et
représente au total 50,6% du texte.
Tableau 1. - Pourcentage des citations en fonction
de l'ensemble du texte
Auteur Nombre Longueur des Longueur des % des citations
de
pages commentaires citations en fonction
en
cm en cm de l'ensemble
du texte
______________________________________________________________________________
Lacan 14 84,9 110,8 56,6%
Kristeva 8 63,6 62,3 49,5%
Irigary 12 107,6 78,5 42,2%
Latour 6 72,0 25,1 25,8%
Baudrillard 5 31,2 44,7 58,9%
Deleuze et
Guattari 11 49,0 102,0 67,5%
Virilio 5 34,7 31,3 47,4%
TOTAL : 61 443,0 454,7 50,6%
Évidemment, une
telle procédure n'élimine pas à 100% la possibilité de citations hors contexte,
mais elle en diminue sensiblement la probabilité. On pourra toujours objecter
que les «petites inexactitudes» soulignées par Sokal et Bricmont sont
marginales en regard de l'ensemble de l'oeuvre de chaque auteur passé au
crible. De fait, Sokal et Bricmont n'ont certainement pas la compétence requise
pour juger de l'ensemble de l'oeuvre des auteurs qu'ils critiquent, mais ils le
reconnaissent d'emblée. Par contre, lorsqu'on aborde des écrits dont le sens
n'est pas évident, il n'est pas sans intérêt d'évaluer les propos relatifs à
des domaines (comme les mathématiques) où les concepts ont un sens précis. Et si,
après analyse, on constate que les parties du discours prêtant à la
vérification n'ont pas de sens, on est en droit de se poser des questions sur
les autres parties. Par ailleurs, Sokal et Bricmont reconnaissent volontiers la
présence de différences quant aux emprunts à la science (à l'ampleur de l'imposture) entre les
auteurs critiqués. Enfin, en montrant (dissipant) ce qui n'a pas de sens dans
les écrits des auteurs cités, peut-être le lecteur pourra-t-il y voir plus
clair quant à la valeur du reste de leurs écrits.
·
Sokal
et Bricmont sont malvenus, pense-t-on, d'interdire aux philosophes de parler de
science sous prétexte que ceux-ci ne bénéficieraient pas d'une formation
scientifique, alors qu'eux-mêmes ne sont pas davantage fondés de parler de philosophie
pour la même raison. Mais ce qui est en cause ici ce n'est pas la liberté de
parole ni les diplômes, mais le contenu. Ensuite, il ne s'agit pas d'évaluer la
psychanalyse, la philosophie ou la sociologie des sciences, mais de dénoncer
l'utilisation abusive des concepts de physique et de mathématiques dans le
cadre de disciplines qui n'ont rien à voir avec ces champs d'expertise.
·
À la
suite de la publication de l'article de Sokal (1996a), Fish (1996) a soulevé
d'emblée le problème de l'abus de confiance.
Sokal est d'ailleurs conscient de ladimension éthique de son entreprise peu
orthodoxe. Lorsqu'on prétend opérer sur la base de la confiance mutuelle comme
c'est le cas en science (la communauté scientifique s'attend en effet à ce que
la soumission d'articles aux revues se fasse en toute bonne foi) la moindre
tricherie sape cette confiance.
Les objections
d'ordre éthique soulevée par Fish ressemblent cependant à la tactique courante
de l'individu pris en flagrant délit : accuser l'accusateur[6]. En rréalité, Sokal n'invente aucune
donnée : son texte est théorique et se trouve uniquement basé sur des
publications accessibles à quiconque souhaite les consulter. Bien sûr, Sokal
était en complet désaccord avec ce qu'il écrirait, mais telle est l'astuce. La
tâche du comité de rédaction était d'évaluer la pertinence du contenu
abstraction faite de sa provenance, d'où la pratique de l'évaluation en double
aveugle dans un très grand nombre de revues scientifiques[7].
Même si les éditeurs de revues sont davantage enclins à publier des textes
signalés par une sommité, cela ne justifie aucune entorse au processus
d'évaluation. Dans le cas de Social Text,
les éditeurs ont opté pour un comité de lecture à l'interne (cinq membres du
comité de rédaction) plutôt que de recourir à des lecteurs externes. Or, selon
Sokal (Reply to Fish), en dépit de ses demandes répétées au cours du processus
éditorial pour recevoir des commentaires, des suggestions et des critiques, la
seule chose qu'il ait reçue, c'est une lettre d'acceptation.
Métaphores et analogies
La fonction d'une
métaphore consiste, précise Sokal, à éclairer une idée peu familière en la
reliant à une autre plus familière et non l'inverse. Aussi peut-on se demander
dans quelle mesure un lecteur formé en sciences humaines — le public cible des
postmodernes — sera réellement éclairé par le recours à quelque concept
physique ou mathématique plus ou moins maîtrisé, sinon dénué de sens en dehors
de son contexte? Ce faisant, ne cherche-t-on pas plutôt à impressionner le lecteur
non spécialisé dans le domaine des sciences par l'avalanche d'un jargon
apparemment érudit? (Sokal, 1997b)
En réponse à
Sokal et Bricmont, Lévy-Leblond (1997a) se demande si les physiciens sont
autorisés à exercer le contrôle de la validité sur tout discours qui se réfère
à leur discipline avant de leur décerner un label de scientificité. Bien sûr
que non. Il ne s'agit pas ici de s'opposer au langage évocateur. Les
scientifiques ont en effet compris depuis belle lurette la puissance évocatrice
d'objets théoriques ou de phénomènes comme naine
blanche, big bang, trou noir, mur du son, fusion à froid, mémoire de l'eau,
théorie des catastrophes. Ils s'efforcent toutefois d'en donner une
définition opérationnelle, ce qui réduit sensiblement le risque de dérives
conceptuelles. Ce qui est en cause, c'est l'utilisation de termes ou de
concepts scientifiques techniques en dehors de leur contexte et sans aucune
justification empirique ou conceptuelle. Les métaphores et les analogies ont
pour but de favoriser la compréhension du réel, qu'elles soient utilisées par
le tout-venant, le poète ou le scientifique. Sauf erreur, on ne reproche pas au
poète ses jeux de langage au plan sémantique, phonologique et pragmatique. S'il
maîtrise les opérations du langage[8] au point de transgresser certaines d'entre
elles au moment opportun, il n'en respecte pas moins les règles de grammaire et
d'orthographe. À la limite, la liberté du poète n'est limitée que par la
compréhension de ses lecteurs (voir encart 4). Que les littéraires poussent à
l'extrême leur compétence linguistique, soit, mais s'ils veulent se réclamer de
la science, ils doivent respecter ses règles du jeu.
Encart 4. - Licence et contresens
«Si un poète
utilise des mots tels que «trous noirs» ou «degré de liberté» en dehors de leur
contexte, sans savoir très bien de quoi il s'agit, cela ne nous dérange pas. De
même, si un auteur de science-fiction trouve commode d'emprunter des passages
secrets dans l'espace-temps pour remonter l'époque des croisades, on peut aimer
ou non ce genre de littérature, ce n'est là qu'une question de goût.
Néanmoins, nous
soutenons qu'en l'occurrence, il ne s'agit nullement de licence poétique. Ces
auteurs tiennent des discours tout à fait sérieux sur la philosophie, la
psychanalyse, la sémiotique ou l'histoire des sciences. Leurs oeuvres sont
l'objet d'innombrables commentaires, analyses, séminaires et thèses de
doctorat. Leur intention est clairement de faire oeuvre théorique et c'est sur
ce terrain-là que nous les critiquons.» (Sokal et Bricmont, 1997, p. 18-19)
Les sciences
dures ont certes l'avantage d'être des sciences logico-mathématiques dont la
rigueur de la formalisation pallie grandement le flou langagier. Voilà une
raison de plus pour les sciences molles (humaines et sociales) de redoubler de
prudence afin d'éviter l'utilisation non seulement ridicule mais pernicieuse de
concepts issus des sciences dures. Autrement dit, comme les objets d'étude de
la physique sont nettement plus circonscrits et limités que les objets d'étude
des sciences humaines, ils sont d'autant mieux protégés contre les errements
verbaux. La complexité des sciences humaines et sociales devraient donc inciter
ses défenseurs à redoubler de rigueur et de prudence.
Faut-il cloisonner les concepts?
Richelle (1998) souligne judicieusement que
les «légèretés dans l'appel aux autres sciences ou les incursions dans leur
domaine en toute ignorance de cause ne vont pas que dans un sens» (p. 29); «...
il ne manque pas d'exemples de mathématiciens et de physiciens, pour ne pas
parler de biologistes, qui n'hésitent pas à traiter de psychologie en toute
ignorance de cause» (p. 85). Le lecteur intéressé consultera avec plaisir
l'article de Beller (1998) qui fournit de beaux exemples de chercheurs célèbres
des sciences dures dont Bohr, Born, Jorden, Heisenberg et Pauli. On peut
discuter ad infinitum des avantages
et des inconvénients de l'utilisation d'analogies ou de métaphores empruntés à
d'autres domaines. Disons que, indépendemment des abus des uns et des autres,
la règle minimale de fonctionnement de l'utilisation de métaphores (voir encart
5) interdirait de confondre la carte et le territoire ou le menu et le repas.
C'est là que pèche gravement Lacan lorsqu'il affirme que le «tore» n'est pas
une analogie, mais bel et bien la structure du névrosé.
Encart 5.- Règle du jeu des métaphores
«... la métaphore
est un jeu de la liberté, un exercice producteur de nouveauté, d'inattendu,
d'insolite, l'une des sources principales de l'enrichissement du langage
humain, et c'est vrai qu'il ne va pas sans risques. Ses errements, voire ses
extravagances sont le prix à payer pour que ce jeu se poursuive. (...) Au jeu
de la métaphore en science, il vaut mieux imposer quelques règles auxquels se
tenir. Tentons donc de légiférer.
Règle première : ne hasarder l'analogie ou
la métaphore à partir d'une autre science que si l'on a sérieusement pénétré et
compris celle-ci, du moins dans son champ particulier auquel se réfère
l'analogie ou la métaphore en question.
Règle deuxième : justifier avec rigueur la transposition analogique ou métaphorique
d'un champ à l'autre.
Règle troisième : exprimer clairement,
d'une manière dénuée d'équivoque, les rapports ainsi établis, de sorte que
personne ne soit amené à les interpréter autrement.
Règle quatrième : rendre l'analogie ou la
métaphore également acceptable à des experts des deux disciplines en cause — et
s'il se peut, à l'aide de quelques artifices didactiques, à l'honnête homme
intelligent.
Etc., etc.
(Richelle, 1998b,
p. 58-59)
Si, à l'instar
des poètes, l'utilisation d'analogies et de métaphores établissant des ponts
entre diverses disciplines permet une meilleure compréhension et ouvre même des
voies inédites, tant mieux. Les exemples
qui illustrent la valeur heuristique de la métaphore et de l'analogie sont
nombreux et découlent habituellement d'une intuition qui sert alors de grille
de lecture d'un ensemble de faits et en facilite la compréhension. Voici deux
exemples issus des recherches sur l'intelligence. Je présenterai d'abord un
exemple hautement didactique découlant d'un ouvrage de Sternberg (1990), Metaphors of Mind, puis un exemple découlant de la théorie de
l'évolution de Darwin dont les applications ont par ailleurs donné lieu au
meilleur et au pire.
Metaphores of mind
La métaphore évolutionniste
Plus de quinze
stratégies différentes peuvent être utilisées pour résoudre des problèmes
relatifs à la quantifications des probabilités (Piaget et Inhelder, 1951). Dans
le cadre d'une recherche (Larivée, Boulerice, Perrier et La Rocque, 1997) au
cours de laquelle nous avons entre autres étudié l'utilisation des dites
stratégies par des sujets de 6 à 18 ans, nous avons identifié trois stratégies
qu'aucun sujet n'a utilisées. Pour expliquer ce résultat, nous avons eu
recours, à l'instar de Siegler (1984, 1991), à un modèle cognitif d'inspiration
darwinienne de variation et de sélection de stratégies, vu le caractère peu
compétitif et partant de leur faible potentiel de sélection comparativement aux
autres stratégies disponibles. Sans entrer dans le détail de ce modèle,
relevons que, à l'instar du modèle darwinien, la compétition semble être une
caractéristique particulière de la cognition. Le raisonnement de Darwin à
propos des populations d'individus s'applique ici à des populations de
stratégies cognitives. Toutefois, une stratégie cognitive à fort pouvoir adaptatif n'implique pas
nécessairement un choix a priori;
elle découle plutôt de choix possibles, de la sélection et de la stabilisation a posteriori de stratégies qui se sont
révélées efficaces. Le lecteur intéressé à l'application du darwinisme dans le
domaine de la neurobiologie consultera entre autres les travaux de Changeux
(Changeux et Connes, 1989; Changeux et Dehaene, 1989) et de Edelman (1987).
Mais au fait,
est-on justifié de recourir ainsi à la théorie de Darwin, alors que celle-ci
n'est pas réfutable au sens où l'entend Popper? Cette question est d'autant
plus pertinente que les psychanalystes et les créationnistes (voir Lecourt,
1992) utilisent à souhait cet argument.
Darwinisme et réfutation
J'ai précisé
ailleurs (Larivée, 1997) que le critère de réfutabilité n'en est qu'un parmi
d'autres du fonctionnement de la science. En ce qui concerne les sciences
humaines et sociales, l'application stricte du critère de réfutabilité n'est
pas une solution gagnante, même s'il faut tendre à s'en approcher. D'ailleurs
même dans le domaine des sciences dures, lorsque deux théories sont en
compétition, la réfutation de l'une constitue souvent la vérification
temporaire de l'autre. En sciences humaines et sociales ainsi que dans la vie
de tous les jours, l'usage exclusif de la réfutation et l'abandon total de la
vérification encourent en outre un prix trop élevé à payer. Il devient donc
plus rentable — économie d'énergie oblige — d'utiliser un critère de
plausibilité, surtout lorsqu'un même fait est compatible avec plusieurs
théories, comme c'est le cas en sciences humaines et sociales. Si le chercheur
ou l'intervenant veut bien faire l'effort de ne pas se laisser entraîner dans
des préférences idéologiques, il lui faudra opter pour la théorie la plus
plausibles (i.e. le plus proche des caractéristiques d'une théorie scientifique
— incluant le critère de réfutabilité). La théorie darwinienne de l'évolution
constitue une belle illustration de cette situation. Elle donna beaucoup de fil
à retordre à Popper qui hésita longtemps à la considérer comme falsifiable.
Dans Unended Quest (La quête inachevée), son autobiographie,
Popper (1976) en arrive à la conclusion «que le darwinisme n'est pas une
théorie testable, mais un cadre possible pour les théories scientifiques
testables» (p. ). En fait Popper
résout le problème en décrivant le darwinisme comme une manière d'analyser les
processus évolutifs. En considérant les mécanismes de mutation et de sélection
comme les résultats de processus évolutifs, il met en évidence son caractère
normatif, et dès lors, elle devient à la
fois non falsifiable et pourtant scientifique.
Elle est non réfutable, car on ne voit pas très
bien quel genre de faits pourrait en contredire la proposition «les phénomènes
d'évolution s'expliquent par le jeu des mutations et de la sélection». Malgré
son caractère non réfutable, en tout cas dans l'état actuel des connaissances,
le darwinisme a joué et joue encore un rôle majeur dans l'histoire des sciences
en général et des sciences de la vie en particulier (Boudon, p. 158-159).
Réduit à sa plus simple expression, le message néo-darwinien est le suivant :
si vous observez que telle espèce se trouve dans telle niche écologique,
essayez de l'expliquer à partir de mécanismes de mutation et de sélection (les
papillons de Manchester, p. 7).
L'exemple de la
théorie de Darwin montre que parmi les théories scientifiques, certaines
portent sur le réel, tandis que d'autres proposent plutôt des façons d'appréhender
le réel, des cadres de pensée généraux (Boudon, 344-345), cadre équivalant ici
à la notion de paradigme au sens kuhnien (Kuhn, 1972). J'ai expliqué ailleurs
la notion de paradigme (Larivée, 1997). Rappelons seulement qu'un paradigme
n'est ni vrai ni faux, il est plus ou moins judicieux, plus ou moins
heuristique. Qui plus est, par définition, un paradigme n'est pas sans faille.
Le choix des chercheurs en faveur d'une théorie plutôt qu'une autre ne s'appuie
jamais sur des critères entièrement objectifs, mais se fonde, par exemple, sur le degré de précision, l'envergure, la
simplicité, la fécondité ou encore l'élégance relatifs de telle théorie par
rapport à telle autre (Bourdon, 1990, p. 220). La part de subjectivité dans
l'appréciation d'une théorie ne signifie nullement cependant que les chercheurs
sont prêts à adhérer à n'importe quelle théorie. La nature des débats
scientifiques s'apparente en fait à celle d'une enquête judiciaire. Tant que
l'enquête est en cours, les défenseurs des paradigmes en place ont
habituellement de bonnes raisons,
c'est-à-dire ni objectives ni pour autant arbitraires, d'adhérer à l'une ou
l'autre (Boudon, 1990, p. 225). Par ailleurs, quelle que soit la force des
raisons subjectives des protagonistes en présence, Kuhn a montré que les
chercheurs en sciences naturelles cessent la discussion dès que les raisons
deviennent objectives. Dès lors, le nouveau paradigme devient incompatible avec
l'ancien.
La présence ou
l'absence d'un paradigme capable d'étayer une tradition de science normale
tranche la distinction entre une science et une préscience. Dans la mesure en
effet où cette dernière se caractérise par un débat permanent sur ses
fondements, chaque chercheur a sa propre théorie et part pratiquement de zéro
pour justifier son approche (Chalmers, 1987). Dans cette perspective, force est
de constater que le schéma kuhnien sied mieux aux sciences naturelles qu'aux
sciences humaines et sociales. En effet, même si le mot paradigme est utilisé
couramment pour décrire diverses approches ou diverses théories en sciences
humaines et sociales, cela ne garantit pas le consensus de ses tenants. Par
exemple, à l'intérieur même du mouvement psychanalytique, la prolifération des
écoles qui proposent des grilles de lecture plus ou moins conciliables laisse
finalement entendre que chaque analyste semble ne pouvoir s'en remettre qu'à sa
propre intuition (Quillot, 1994).
Elle est scientifique, car le schéma explicatif
qu'elle propose a maintes fois fait la preuve de son efficacité (p. 5). Elle est
scientifique aussi parce qu'elle est publique. En science, le fondement des
théories repose sur des observations reconnues et non sur des expériences
personnelles subjectives prises individuellement. Dans ce sens, les
observations de Darwin lors de son voyage sur le Beagle seraient restées sans
conséquence pour la science si elles n'avaient franchi la sphère de son
expérience personnelle. Elles ont acquis une valeur scientifique à partir du
moment où elles ont été formulées et communiquées à d'autres chercheurs pour
être utilisées et critiquées (Chalmers, p. 49). Par contre, lorsque le
psychanalyste Case (in Shevrin, 1995) affirme d'une part que seule la méthode
psychanalytique donne accès au fonctionnement intrapsychique et, d'autre part,
que seuls le psychanalyste et l'analysé sont habilités à juger de la réussite
ou de l'échec de la thérapie sans autre contrôle externe, il se situe en dehors
de la science. On retrouve la même position chez les psychanalystes français
des années soixante-dix. Lagache (1974, p. 217) affirme que la psychanalyse est une science exacte au
moins pour parties, isolées ou unifiées, de ses résultats, l'apparence
d'inexactitude venant principalement de l'énormité du matériel à traiter, de la
surestimation et de la sous-estimation du fantastique. Que fait Lagache?
Autoproclamer la scientificité de la psychanalyse à partir d'une description du
fonctionnement interne de la cure analytique (Bouveresse, 1992).
En conclusion de cette partie, soulignons que Popper (1972) a débouché sur une épistémologie évolutionniste semblable à un schéma biologiste néo-darwinien du développement de la connaissance. Il en vient même à parler de «sélecion naturelle des hypothèses» pour décrire l'activité scientifique. Sa position lui permet en quelque sorte de rendre compte à la fois de la continuité et de la discontinuité entre la connaissance animale et la connaissance humaine. Si tout être vivant apprend par essais et erreurs, et si la vie même évolue par mutation et sélection, l'originalité de l'homme tient à ce qu'au lieu de subir les erreurs, il est capa