L'il noir du monothéisme.
On sait les animaux intacts de Dieu. Indemnes de religion, ils ignorent l'encens
et l'hostie, les agenouillements et les prières, on ne les voit pas en extase
devant les astres ou les prêtres, ils ne bâtissent ni cathédrales,
ni temples, jamais on ne les surprend adressant des invocations à des fictions.
Avec Spinoza, on imagine que s'ils se créaient un Dieu, ils le fabriqueraient
à leur image : avec de grandes oreilles pour les ânes, une trompe pour
les éléphants, un dard pour les abeilles. De sorte que les hommes, quand
ils se mettent en tête de don- ner le jour à un Dieu unique, le font
à leur image : violent, jaloux, vengeur, misogyne, agressif, tyran- nique,
intolérant. Pour tout dire, ils sculptent leur pul- sion de mort, leur part
sombre, et en font une machine lancée à pleine vitesse contre eux-mêmes...
Car seuls les hommes inventent des arrière-mondes, des dieux ou un seul
Dieu; seuls ils se prosternent, s'humilient, s'abaissent; seuls ils fabulent et croient
dur comme fer aux histoires fabriquées par leurs soins pour éviter de
regarder leur destin en face ; seuls ils échafaudent à partir de ces
fictions un délire qui entraîne avec lui une kyrielle de sottises dangereuses
et de nouvelles échappatoires ; seuls, sur le principe de Gribouille, ils travaillent
ardemment à la réalisation de ce qu'ils aspirent pourtant à fuir
plus que tout : la mort.
La vie leur paraît-elle invivable avec la mort pour inévitable fin?
Vite ils s'arrangent pour appeler l'ennemie à gouverner leur vie, ils veulent
mourir un peu, régulièrement, tous les jours, afin, l'heure venue, de
croire le trépas plus facile. Les trois religions monothéistes invitent
à renoncer au vivant ici et main- tenant sous prétexte qu'il faut un
jour y consentir : elles vantent un au-delà (fictif) pour empêcher de
jouir pleinement de l'ici-bas (réel). Leur carburant? La pulsion de mort et
d'incessantes variations sur ce thème.
Etrange paradoxe! La religion répond au creux ontologique découvert
par quiconque apprend qu'il va mourir un jour, que son séjour sur terre est
limité dans le temps, que toute existence s'inscrit brièvement entre
deux néants. Les fables accélèrent le processus. Elles installent
la mort sur terre au nom de l'éternité au ciel. De ce fait, elles gâchent
le seul bien dont nous disposons : la matière vive d'une existence tuée
dans l'ufsous prétexte de sa finitude. Or ne pas être pour n'avoir
pas à mourir, voilà un mauvais calcul. Car deux fois on donne à
la mort un tribut qu'il suffit de payer une fois.
La religion procède de la pulsion de mort. Cette étrange force noire
au creux de l'être travaille à la des- truction de ce qui est. Là
où quelque chose vit, se répand, vibre, se meut une contre-force nécessaire
à l'équilibre qui veut arrêter le mouvement, immobili- ser les
flux. Quand la vitalité fraye des passages, creuse des galeries, la mort s'active,
c'est son mode de vie, sa façon d'être. Elle met à mal les projets
d'être pour faire s'effondrer l'ensemble. Venir au monde, c'est découvrir
l'être pour la mort; être pour la mort, c'est vivre au jour le jour le
décompte de la vie. Seule la religion donne l'impression d'enrayer le mouvement.
En fait, elle le précipite...
Retournée contre soi, la pulsion de mort génère toutes les
conduites à risque, les tropismes suicidaires et les mises en danger de soi-même;
dirigée contre autrui, elle produit l'agression, la violence, les crimes, les
meurtres. La religion du Dieu unique épouse ces mouvements : elle travaille
à la haine de soi, au mépris de son corps, au discrédit de l'intelligence,
à la déconsidération de la chair, à la valorisation de
tout ce qui nie la subjectivité épanouie; projetée contre autrui,
elle fomente le mépris, la méchanceté, l'intolé- rance
qui produisent les racismes, la xénophobie, le colonialisme, les guerres, l'injustice
sociale. Regarder l'Histoire suffit pour constater la misère et les flots de
sang versés au nom du Dieu unique...
Les trois monothéismes, animés par une même pul- sion de mort
généalogique, partagent une série de mépris identiques
: haine de la raison et de l'intel- ligence ; haine de la liberté ; haine de
tous les livres au nom d'un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité,
des femmes et du plaisir; haine du féminin; haine du corps, des désirs,
des pulsions. En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam
défendent : la foi et la croyance, l'obéissance et la soumission, le
goût de la mort et la passion pour l'au-delà, l'ange asexué et
la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique,
l'épouse et la mère, l'âme et l'esprit. Autant dire la vie crucifiée
et le néant célébré...
Haro sur l'intelligence.
Le monothéisme déteste l'intelligence, cette vertu sublime que définit
l'art de lier ce qui, a priori, et pour la plupart, passe pour délié.
Elle rend possibles les causalités inattendues, mais vraies : elle produit
des explications rationnelles, convaincantes, appuyées sur des raisonnements;
elle récuse toute fiction fabriquée. Avec elle, on évite les
mythes et les histoires pour les enfants. Pas de paradis après la mort, d'âme
sauvée ou damnée, pas de Dieu qui sait tout et voit tout : bien conduite,
et selon l'ordre des raisons, l'intelligence, a priori athée, empêche
toute pensée magique.
Les tenants de la loi mosaïque, des fariboles chris- tiques et de leurs clones
coraniques partagent la même fable sur l'origine de la négativité
dans le monde : dans la Genèse (III, 6) - commune à la Torah et à
l'Ancien Testament de la Bible chrétienne -, et dans le Coran (II, 29), on
trouve la même histoire d'Adam et Eve dans un Paradis où un Dieu interdit
d'approcher un arbre pendant qu'un démon invite à la désobéissance.
Version monothéiste du mythe grec de Pandore, la première femme commet
évidemment l'irréparable, et son acte répand le mal sur toute
la planète.
Ce récit, en temps normal tout juste bon à grossir le rang des contes
ou des histoires à dormir debout, a eu sur les civilisations des conséquences
considérables! Haine des femmes et de la chair, culpabilité et désir
de résipiscence, quête d'une impossible réparation et soumission
à la nécessité, fascination pour la mort et passion pour la douleur
- autant d'occasions d'activer la pulsion de mort.
Qu'y a-t-il dans le dossier de cette histoire ? Un Dieu qui interdit au couple
primordial la consommation du fruit de l'arbre de la connaissance. A l'évidence,
nous sommes dans la métaphore. Il faut les Pères de l'Eglise pour sexualiser
cette histoire, car le texte est clair : manger ce fruit dessille et permet de distinguer
le bien du mal, donc d'être semblable à Dieu. Un verset parle d'un arbre
désirable pour acquérir l'intelligence (III, 6). Passer outre le diktat
de Dieu, c'est préférer le savoir à l'obéissance, vouloir
connaître plutôt que se soumettre. Disons-le autrement : opter pour la
philo- sophie contre la religion.
Que signifie cet interdit de l'intelligence ? On peut tout dans ce Jardin magnifique,
mais pas devenir intel- ligent - l'arbre de la connaissance - ni immortel - l'arbre
de vie? Quel destin Dieu réserve donc aux hommes : l'imbécillité
et la mortalité? Il faut imaginer un Dieu pervers pour offrir ce cadeau à
ses créatures... Célébrons donc Eve qui opte pour l'intelligence
au prix de la mort quand Adam ne saisit pas tout de suite les enjeux du moment paradisiaque
: l'éternelle féli- cité de l'imbécile heureux!
Que découvrent ces malheureux, la dame ayant cro- qué du fruit sublime
? Le réel. Le réel et rien d'autre : la nudité, leur part naturelle,
mais aussi, et depuis cette fraîche acquisition du savoir, leur part culturelle,
du moins ses potentialités via la création d'un pagne avec feuilles
de figuier - et non de vigne... Et encore : la rudesse du quotidien, le tragique de
tout destin, la brutalité de la différence sexuelle, l'abîme qui
sépare pour toujours homme et femme, l'impossibilité d'évi- ter
le travail pénible, la maternité douloureuse et la mort impériale.
Une fois affranchis, et pour éviter l'ajout de la transgression qui permet
d'accéder à la vie éternelle - car l'arbre de vie côtoie
l'arbre de la connaissance -, le Dieu un, décidément bon, doux, aimant,
généreux, expulse Adam et Eve du paradis. Nous en sommes là depuis...
Leçon numéro un : si l'on refuse l'illusion de la foi, les consolations
de Dieu et les fables de la religion, si l'on préfère vouloir savoir
et qu'on opte pour la connaissance et l'intelligence, alors le réel nous appa-
raît tel qu'il est, tragique. Mais mieux vaut une vérité qui désespère
tout de suite et permet de ne pas perdre complètement sa vie en la plaçant
sous le signe du mort-vivant qu'une histoire qui console sur le moment, certes, mais
fait passer à côté de notre seul vrai bien : la vie ici et maintenant.
(Extrait du Traité d'athéologie de Michel Onfray - pages 93 à
98)