Impressions sur la conférence 2005  de l’Assocation humaniste du Canada ou Humanist Association of Canada (HAC), à Ottawa.

Bien que la conférence s’étira sur 4 jours (23 au 26 juin), Bernard Cloutier, notre président en exercice, et moi-même, Michel Virard, avons décidé de tâter la « température » humaniste pancanadienne seulement la journée du 24, particulièrement dense en interventions : pas moins de huit interventions qui résument assez bien la multiplicité des centres d’intérêt des humanistes, le « clou » de la série étant sans conteste la conférence en soirée du Dr Henry Morgantaler, avec cameramen des réseaux TV et protection rapprochée (la police d’Ottawa).

 

Avec une centaine de personnes dans la salle, la conférence a battu ses précédents records ce qui est tout à la fois réconfortant (ça augmente!), et déprimant (seulement une centaine de participants après 40 ans d’existence!). On cherchera en vain dans cette assemblée une quelconque uniformité : les humanistes restent, envers et contre tout, une espèce indéfinissable en termes de morphologie, de plumage, de ramage. Le point d’ancrage commun reste tout de même une aversion extrême à tout ce qui représente une contrainte arbitraire, en particulier d’origine religieuse.

 

 

J’ai découvert dans le Dr Robert Buckman, président en exercice de HAC, cancérologue à Toronto et professeur de médecine, un communicateur remarquable, susceptible de nous fasciner avec les descriptions imagées et humoristiques des observations réalisées sur le cerveau humain dans le cadre des recherches sur la « zone Dieu », laquelle serait une zone bien définie, dans l’hémisphère droit, au dessus de l’oreille. L’excitation de cette zone produisant, chez une partie de la population, un sentiment de bien être de calme, ainsi que des hallucinations qu’il est facile de rapprocher de celles des « mystiques », l’exemple utilisé, (un peu lourdement d’ailleurs) étant celui de Jeanne d’Arc avec ses « voix » lui enjoignant de « chasser les Anglais ». Les crises d’épilepsie émanant de cette zone ont été corrélées avec ce type d’hallucination.

 

D’autre part, les résultats d’une enquête sur l’obéissance aux injonctions divines ont révélé un taux surprenant, 7%, de personnes (males) répondant « oui » sans équivoque à la question : « Si Dieu vous ordonnait directement de tuer une personne, exécuteriez-vous son ordre? ». La combinaison de ces deux constatations explique on ne peut plus clairement le titre de la conférence : « Thou Shalt Kill » allusion sans fard à l’injonction divine « Tu ne tueras point ».

 

Le Dr Buckman en conclut que 93% de la population, donc incluant une grande quantité de « croyants » ne sont pas prêts à exécuter la volonté divine exprimée de cette façon. Ce qu’il considère encourageant dans la mesure ou il pense pouvoir faire front commun avec l’immense majorité des croyants « raisonnables » pour faire échec aux croyants « déraisonnables », position qu’il étend à l’ensemble des causes chères aux humanistes. La contrepartie nécessaire à cette position étant le refus d’attaquer de front ceux qui doivent être nos alliés dans ce genre de lutte : les croyants modérés, tièdes, y compris, bien sûr, la « frange détachable ».

 

Je dois dire que ni Bernard ni moi-même, non plus que d’autres membres, n’avons été particulièrement convaincus du bien fondé de cette position. Cette position controversée fera sans nul doute l’objet de discussions plus élaborées dans le cours de l’année. Il est encore difficile de dire s’il s’agit seulement de la position d’un seul membre HAC (le président, tout de même!) où si cela représente un changement fondamental dans la direction HAC. A suivre.

 

 

Changement de style avec la seconde conférencière, Homa Arjomand, qui est une activiste d’origine iranienne dévouée à la cause des droits des femmes depuis 1970. Ayant de devoir fuir son pays en 1989, elle a choisi de s’occuper ici des femmes sujettes à la violence domestique. Avec elle, aucun doute : la lutte passe par la confrontation, et pas seulement par des articles écrits bien au chaud, dans son salon. Il faut être présent, physiquement, devant le parlement, avec une pancarte si nécessaire, afin de rappeler aux élus leurs devoirs, chose qui risque de ne pas être réalisée par un courriel ou une lettre.

 

Nous avons été favorablement impressionnés par cette femme qui manifestement paye de sa personne et prend des risques considérables bien réels : ses positions publiques en faveur des femmes ne sont absolument pas appréciées de bien des musulmans. Ne cherchez surtout pas chez elle un soutien quelconque au multiculturalisme qui sonne pour elle comme une lâcheté honteuse de la gauche canadienne, imbibée de relativisme culturel. Fer de lance de la lutte contre la charia en Ontario, Homa Arjomand nous rappelle que les fanatiques n’hésitent pas à utiliser tous les moyens démocratiques que nous mettons gracieusement à leur disposition pour promouvoir des changements à nos normes sociales lorsque ces dernières les dérangent et que, en conséquence, nous ne devons jamais accepter de brader nos normes universelles applicables à tous au profit de prétendus « droits des minorités ». Homa n’a pas fini de nous étonner.

 

 

Changement complet de registre avec la prestation de David Harris, un ancien Chef du planning stratégique du CSIS (Canadian Security Intelligence Service). Monsieur Harris est un avocat qui a étudié au Canada (Carlton, Ottawa) et aux États-Unis (Washington). Sa conférence, « Le Canada et le terrorisme international », nous a finalement renseigné bien plus sur la perception qui prévaut dans ce monde un peu glauque du renseignement que sur des menaces précises à l’encontre du Canada. Il en ressort que M. Harris estime que la grande quantité d’immigrants (230 000 « réguliers » par an) et de réfugiés politiques a pour effet de rendre la détection des menaces extrêmement difficile. De plus une grande quantité d’immigrants (100 000) sont acceptés sur une base famille (la clause « ADN » ne demande ni métier, ni éducation, ni connaissance d’une langue officielle) et aussi sans véritable enquête sur leur allégeance réelle. Une telle quantité favorise la création d’enclaves non intégrées où bien des personnes continuent de vivre sans connaître aucune des langues officielles. Cela  faciliterait la propagation de rumeurs ahurissantes capable de convaincre une grande partie de ces immigrants qu’ils sont l’objets de discriminations voire de persécutions et que, par conséquent, ils doivent se « défendre ».  Cela consisterait donc un terreau fertile pour les terroristes.

 

Cette thèse ne nous a pas parue particulièrement convaincante au regard de ce que nous savons des véritables terroristes (ceux formellement identifiés comme tels) . Il y a bien des terroristes qui circulent au Canada mais il n’est pas clair qu’ils demandent généralement un visa d’immigrant pour cela. Quant aux terroristes les plus en vue, ceux du 11 septembre, non seulement ils n’avaient pas besoin de visa d’immigrants, mais ils étaient plutôt éduqués et certainement pas isolés dans un ghetto linguistique. Toutefois il faut quand même reconnaître qu’une communauté immigrante qui se perçoit comme marginalisée serait vraisemblablement une base utile pour de vrais terroristes et qu’il n’est pas sain, pour bien d’autres raisons, que de telles enclaves continuent de prospérer.

 

 

La première conférence en après-midi, par Elizabeth May avait pour sujet : « Homo sapiens : sommes-nous une espèce capable d’apprendre? ». Elizabeth est actuellement Directrice exécutive du Sierra Club, Canada. Elle a de longues années d’expérience comme activiste et cela se voit et s’entend. Mme May a repris la liste des dégâts environnementaux que nous continuons d’infliger à la planète en s’attardant principalement sur la génération de gaz à effet de serre et le réchauffement qui en est maintenant la conséquence reconnue, au moins par la communauté scientifique. A la grande question « sommes-nous capable d’apprendre (de nos erreurs, je présume)? », notre activiste réponds un ferme « Peut-être »! C’est vrai que nous traînons tellement de la patte sur la question du réchauffement planétaire que le mal est déjà irréversible et que nous ne sommes plus en mode « prévention » mais en mode « contrôle des dommages ». Pourtant, tout espoir n’est pas perdu car il y a quand même des cas de coopération internationale qui ont donné des résultats : le protocole de Montréal est un de ceux là et la couche d’ozone s’en porte définitivement beaucoup mieux que l’on pouvait craindre. Alors, ne désespérons pas et continuons à mobiliser d’avantage la population afin que nos gouvernements respectifs acceptent de soutenir les traités internationaux indispensables à notre survie. Et n’oublions pas que la prochaine conférence mondiale sur l’environnement aura lieu à Montréal, en novembre, et que c’est la première fois qu’une telle conférence a lieu en Amérique du Nord. À marquer dans votre agenda.

  

    

Nouveau changement de cap avec la seconde conférence en après-midi : Henry Beissel

nous propose « Mutation ou disparition – Le défi de la démocratie ». Il faut savoir qu’Henry Beissel, ancien professeur de littérature anglaise dans plusieurs universités (dont Concordia), a des idées extrêmement précises sur la question. Il nous rappelle que la démocratie, en temps que pratique de gouvernement, n’a pas eu la faveur de beaucoup de peuples ni de beaucoup d’époques : une brève période dans l’antiquité grecque, puis une résurgence aux temps modernes, au total pas plus de quatre ou cinq siècles. Rien de rassurant.  Mais c’est surtout de la démocratie canadienne dont il veut nous parler et, pour lui, il est clair que notre démocratie présente suffisamment de dysfonctions pour mériter une mise à jour substantielle. Il nous propose donc une liste numérotée des points qui devraient faire l’objet de changement aux lois électorales. Impossible pour les Québécois que nous sommes de ne pas relever que les propositions sur le financement des partis se rapprochent considérablement de ce que la loi électorale Québécoise impose. Toutefois la partie la plus proéminente des propositions est le recours aux scrutins proportionnels et à la réforme du sénat. J’ai personnellement des réserves sur le scrutin proportionnel pour avoir vécu, en d’autres lieux et à une autre époque, sous un tel système et d’avoir eu le souvenir d’un système finalement plus opaque car favorisant les jeux de coulisses et surtout complètement instable car toujours à la merci d’un « deal » qui a tourné court. Pour ce qui est du sénat, l’actuel blocage constitutionnel ne permet pas le moindre changement, il s’agit donc d’un vœu pieu.

 

 

En fin d’après-midi, Bernard et moi nous séparont pour pouvoir suivre deux conférences en parallèle. Il suit celle de David Gower (Science & Ethics, Skepticisme & Humanism) tandis que je suis celle de Vera Freud : Tolerance versus Complacency.

 

Vera Freud a été la représentante des Humanistes (International Humanist and Ethical Union) à l’Unesco de 1987 à 1992. Elle a donc, à ce titre, une connaissance de première main des difficultés rencontrées non seulement pour présenter les positions humanistes mais pour obtenir le passage de résolutions. Il faut mentionner que l’UNESCO est le seul forum dépendant des Nations-Unies qui reconnaisse officiellement les ONG (organisations non gouvernementales). Avant même sa position officielle de représentante de l’IHEU, Mme Freud avait défendu les thèses humanistes a de nombreuses occasions, y compris au Québec dans les années 60 avec l’aide des Unitariens. Sa conférence ne m’est pas apparue très reliée au titre ci-dessus mais on lui pardonnera facilement tant son témoignage a été émouvant par moment. On retiendra que défendre la position humaniste a signifié littéralement être « seule contre tous » dans bien des situations et qu’elle aurait bien apprécié une épaule compatissante en provenance de l’IHEU lors de ces luttes épuisantes. Les quelques moments de soutien qu’elle a parfois obtenus sont plutôt venus des amitiés sincères qu’elle a su créer et conserver lors de toutes ces pérégrinations : Dubrovnik, Hanovre, Oslo, Bruxelles, Genève, etc. Sa conclusion est aussi un agenda pour l’action : la Convention sur les droits de l’enfant laisse de coté bien des choses, en particulier le droit à une enfance sans endoctrinement, mais Vera sait que « notre force, c’est notre voix ».

 

 

Je suppose que Humanisme et Gastronomie, sans être antinomiques, ne sont pas des compagnons de route inséparables. Ils se fréquentent occasionnellement mais on du mal a se rappeler le nom l’un de l’autre. Le barbecue organisé en fin d’après-midi a évoqué pour moi des souvenirs de BBQ de campagnes électorales plutôt que les plaisirs épicuriens. Nous étions à la table du président, Dr Robert Buckman, mais cela ne nous a pas permis d’approfondir son approche « sans confrontation » citée plus haut car il s’en est tenu au coté social des conversations.

 

 

En soirée, nous avons eu droit à une courte conférence du Dr Henry Morgantaler. On est alors passé en mode « pro » : police à l’entrée de la salle, cameras de télévision, photographes littéralement à plat ventre (pour les photos en contre-plongée!). Ovation debout à son arrivée. Dear Henry est réellement la coqueluche des Humanistes canadiens. Il faut dire que son absence totale de prétention est capable de confondre tous les sceptiques : il semble toujours étonné qu’on le considère comme une personnalité. Bien sûr, sa conférence, intitulée « Reproductive Choice » nous a rappelé les grandes étapes de lutte pour que les canadiennes disposent enfin en propre et exclusivement de leur corps. Cela a coûté à Henry  quatre procès et un séjour de dix mois en prison. Quand on paye de sa personne comme il l’a fait, cela force le respect. Deux réponses à des questions m’ont interpellé. La première « Recommanderiez-vous aux canadiens d’avoir recours à la désobéissance civile? ». Henry a conclu qu’il n’est plus nécessaire de faire cela au Canada : les moyens légaux sont suffisants pour changer la société. L’autre question, plus intime : « Avez-vous eu des moments de découragement, des moments où vous avez eu envie d’abandonner? ». Sa réponse définit l’homme plus que toute autre : « Non, jamais, j’ai toujours été convaincu de la justesse de cette cause et qu’elle finirait par triompher. »

 

Michel Virard

Secrétaire

Ó 2005 Fondation Humaniste du Québec